Poutine a-t-il réussi à séduire les dirigeants africains réuni à Sotchi ? (Photo : Pixabay)

A Sotchi, la Russie acte son grand retour en Afrique

Publication: 31/10/2019

La Russie tente de se réimplanter en Afrique où elle accuse plusieurs longueurs de retard sur les Chinois et les Occidentaux malgré un “softpower” agressif, notamment sur le web.

Pour le Premier ministre russe Dimitri Medvedev, c’est “le début d’une nouvelle ère de coopération russo-africaine”. De fait, le “Sommet Russie-Afrique” de Sotchi, qui s’est achevé le 24 octobre, est une incontestable réussite. L’intégralité des 54 pays d’Afrique étaient représentés, dont 43 d’entre eux par leur chef d’État et de gouvernement. Des hommes d’affaires africains ainsi qu’une délégation de l’Union africaine (UA) ont également fait le déplacement dans la station balnéaire du sud de la Russie, célèbre pour avoir accueilli les jeux olympiques d’hiver en 2014.

Côté russe, il s’agissait d’abord de développer les relations commerciales et de faire de cette rencontre, la première du genre, un symbole des ambitions grandissantes de Moscou dans une région où Chinois et Occidentaux ont plusieurs longueurs d’avance. A l’instar des “Forums sur la coopération sino-africaine” qui, depuis 2000, ont permis à Pékin de devenir le premier partenaire du continent, elle a d’ailleurs vocation à être organisée tous les trois ans. En attendant, Vladimir Poutine a promis de doubler les échanges commerciaux avec l’Afrique d’ici cinq ans. Il faut dire que Moscou part de loin. En 2018, ils s’élevaient à 20 milliards de dollars. La moitié de ceux de la France et dix fois moins que ceux de la Chine. Et la majorité du commerce concerne les armes, rare domaine dans lequel la Russie reste en tête grâce au marché égyptien.

De nouveaux débouchés

Depuis la crise ukrainienne et la politique des sanctions à la fois européennes et américaines, beaucoup de marchés européens et occidentaux se sont fermés à la Russie (…) aussi l’Afrique s’est-elle imposée comme une aire géographique intéressante pour trouver des débouchés“, note sur RFI Arnaud Kaluka, chercheur à l’Institut français des relations internationales (Ifri). Après cinq années de sanctions économiques, Moscou a en effet besoin de nouveaux partenaires pour soutenir sa croissance. Si aucune signature de contrat majeur n’a été annoncée à Sotchi, le Kremlin a tout de même fait état d’engagements pouvant atteindre dans le futur jusqu’à 11 milliards d’euros. La Russie pourrait ainsi avoir trouvé de nouveaux marchés pour son industrie nucléaire. L’Ethiopie et le Rwanda ont signé avec l’entreprise publique Rosatom, déjà présente en Zambie, des accords prévoyant la création d’un réacteur expérimental et la construction d’un centre de recherches sur le nucléaire. Des accords de prospection en matières premières ont également été signé avec le Soudan du Sud et la Guinée équatoriale, deux pays riches en pétrole.

Mais l’essentiel est ailleurs. Après ses succès diplomatiques au Moyen-Orient, le sommet de Sotchi devait d’abord symboliser le retour de la Russie comme un axe de puissance incontournable dans un monde multipolaire, ce qui a toujours été un objectif de la politique menée par Vladimir Poutine. Prise en tenaille par les Etats-Unis et ses alliés européens, Moscou veut élargir sa base de soutien à l’international et placer ses pions dans la zone de rayonnement des anciennes puissances coloniales en sapant leur influence. Le Kremlin ne manque ainsi jamais de rappeler les liens historiques qui l’unisse au continent depuis la période soviétique et les luttes pour l’indépendance des années 1960. Non sans rencontrer un certain écho. Depuis 2015, une dizaine de chefs d’État africains se sont rendus à Moscou, séduits par les propositions de coopérations bilatérales des Russes, notamment en matière de sécurité.

Un réengagement enclenché depuis quelques années

Car le réengagement de la Russie en Afrique, dont elle avait peu à peu disparu après la perestroïka et le chaos interne des années 1990, s’est singulièrement accéléré depuis la crise ukrainienne de 2014. Afin de préparer Sotchi, le pays a multiplié en amont les accords de défense, dont dernièrement avec le Mali, en proie à une menace terroriste que peine à juguler la Force conjointe du G5 Sahel. Moscou intensifie par ailleurs le déploiement de ses “conseillers militaires” dans plusieurs pays du continent.

En 2018, des dizaines d’entre eux ont mis la main sur l’appareil sécuritaire étatique et sur les services de renseignements de la République centrafricaine, un pré carré français riche en minerais mais ravagé par la guerre civile. Ces hommes sont en fait des mercenaires du groupe Wagner, une société militaire privée que l’ont dit financée par Evguéni Prigojine, un proche de Vladimir Poutine soupçonné d’ingérence dans l’élection présidentielle américaine de 2016. D’après des documents confidentiels dévoilés par The Guardian, le groupe Wagner, officiellement interdit en Russie mais qui agirait en relation avec le ministère de la défense, fait preuve d’un activisme tous azimuts. Il aurait également effectué des opérations au Soudan, à Madagascar, en Libye, au Zimbabwe, en Afrique du Sud, en République démocratique du Congo (RDC), au Tchad et en Zambie.

Un “softpower” trop… agressif ?

Le retour de la Russie en Afrique se manifeste également par l’utilisation des outils du « softpower », dirigés contre les Etats-Unis et les anciens empires coloniaux. Pour ce faire, Moscou s’appuie sur des fondations comme l’Agence internationale pour le développement souverain, créée un mois seulement avant le début du Sommet de Sotchi par l’oligarque Konstantin Malofeev, ou sur des médias et des journalistes locaux. Mais de nombreuses campagnes sur internet et les réseaux sociaux seraient orchestrées par l’Internet Research Agency (IRA), une entreprise qui engage depuis Saint-Pétersbourg des opérations de manipulation de l’information et d’influence en ligne pour le compte du gouvernement. Ces manoeuvres agressives dont la Russie s’est fait une spécialité, ont cependant leurs limites. Certains journalistes africains commencent à dénoncer l’ingérence russe dans les médias. Par ailleurs, Facebook et sa filiale Instagram viennent de démanteler un réseau de faux comptes et de fausses pages, créés depuis la Russie pour promouvoir la politique du Kremlin et dénigrer les politiques africaines de la France et des Etats-Unis. Pays visés : Madagascar, la République centrafricaine, le Mozambique, la RDC, la Côte d’Ivoire, le Cameroun, le Soudan et la Libye.

La souveraineté : un mot qui résonne fort en Afrique

Toujours est-il qu’à Sotchi, Poutine a martelé cette constante qui fait dorénavant partie des messages régulièrement envoyés à l’Afrique par la diplomatie russe. La déclaration finale du Sommet – signée par l’ensemble des participants, ce qui a son importance – dénonce les “diktats politiques” à l’oeuvre sur le continent… Manière habile de s’inscrire en contrepoint de ses homologues occidentaux, souvent sourcilleux en matière de “bonne gouvernance”. Tous ces gouvernements, dont certains sont assez peu recommandables, sont tout à fait contents de voir que la Russie met l’accent sur le respect de la souveraineté”, explique Jean de Gliniasty, ancien ambassadeur de France à Moscou et ancien directeur Afrique au Quai d’Orsay dans une interview pour RFI. Dans la foulée, Poutine en a d’ailleurs remis une couche, accusant dans la presse les anciennes puissances coloniales de pratiquer “l’intimidation” et “le chantage” à l’encontre de dirigeants africains dans le seul but de conserver leurs prérogatives sur le continent.

Les Russes ont également insisté, ce qu’ils font de plus en plus, sur la nécessité de sortir des échanges en dollars et même d’utiliser des moyens imperméables à l’extraterritorialité du droit américain, comme le système de paiement russe MIR. Pour finir, le maître du Kremlin a rappelé que la Russie dispose d’un siège permanent au Conseil de sécurité de l’ONU, dont elle s’est par exemple servi pour protéger son allié syrien Bachar el-Assad. Tous ne trouveraient-ils pas leur compte en nouant des alliances bien senties au sein des instances internationales afin de peser davantage sur les décisions et les votes ?

L’Afrique, nouveau terrain d’affrontement géopolitique

Ces arguments ne laissent pas insensibles les Africains. En témoigne l’intervention du patron de l’agence de presse marocaine MAP, Khalil Hachimi Idrissi, cité dans les colonnes du Monde : “La Russie peut être pour nous un partenaire qui rétablit un équilibre, plus attentif à nos spécificités et qui nous sorte d’un huis clos avec l’Occident ou la Chine.” De nombreux analystes estiment en effet que la multiplication des partenaires économiques ne peut être que bénéfique pour le continent. Pour autant, si elle a l’intention de peser davantage en Afrique, la Russie part avec un handicap certain sur ses concurrents qui bénéficient d’une meilleure connaissance du terrain. A Sotchi, elle n’en a pas moins réussi un joli coup diplomatique qui pourrait préfigurer de la transformation de l’Afrique en nouveau terrain d’affrontement géopolitique et idéologique. Comme au temps de la Guerre Froide…

Photo : Pixabay.

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