Paris évincé par Moscou en Centrafrique ?

Publication: 29/10/2020

Ventes d’armes, formations militaires, contrats miniers… La coopération bilatérale russo-centrafricaine ne cesse de monter en puissance au détriment de la France. Moscou étend ainsi son influence sur le continent africain en tentant d’y supplanter les pays déjà installés.

Le “cadeau” a ravi la population de Bangui mobilisée pour l’occasion. Le 15 octobre, une dizaine de blindés ont été livrés par la Russie à la République centrafricaine, ancienne colonie française riche en minerais mais ravagée par la guerre civile. D’après l’AFP, plusieurs de ces BRDM-2, des véhicules de reconnaissance légers, ont défilé à travers les rues de la capitale, entourés par une foule en liesse agitant des drapeaux de la Fédération de Russie et de la République centrafricaine. D’autres seront livrés d’ici la fin de l’année. Une vingtaine de ces blindés russes vont ainsi équiper l’armée centrafricaine qui, soumise à un embargo sur les armes depuis 2014, est totalement dépourvue d’équipement lourd.

L’ombre de Wagner

A moins de deux mois de l’élection présidentielle, le président Faustin-Assange Touadéra, qui brigue un deuxième mandat avec l’appui de la Russie, a fait les choses en grand. De fait, la coopération entre les deux pays monte en puissance. Moscou s’est engagé à déployer un camp de formation militaire à Bangui et à accueillir une centaine d’officiers des FACA (Forces armées centrafricaines) dans ses académies militaires du Kremlin.

En parallèle, le gouvernement centrafricain a accordé des permis miniers à des sociétés russes associées à Evgueni Prigojine, un proche de Vladimir Poutine. Cet homme d’affaire moscovite est suspecté d’être le principal financier du groupe Wagner, une société militaire privée dont les mercenaires sont présents dans de nombreux pays africains et notamment en Centrafrique où ils assureraient la garde rapprochée du président Touadéra.

Les Russes ne se contentent donc pas seulement de livrer des armes. Ils offrent également leurs services dans le domaine de la défense, évinçant progressivement la France dont c’était la chasse gardée dans ce pays considéré comme un de ses derniers “prés carrés”. Mais les relations avec l’ancienne puissance coloniale se sont distendues ces dernières années.

En 2016, empêtré au Sahel, Paris avait rappelé la force Sangaris, deux ans seulement après son déploiement dans une Centrafrique minée par des conflits intercommunautaires sanglants. Ce retrait prématuré avait été vécu comme un abandon par le président Touadéra. Entretemps, la France a certes rétabli certains programmes dans le domaine militaire et dans le renforcement et la modernisation de l’administration mais semble en net recul sur le terrain où les méthodes russes séduisent de plus en plus les autorités locales.

Un soft power agressif

Depuis le “Sommet Russie-Afrique” de Sotchi, en octobre 2019, où l’ensemble des 54 pays d’Afrique étaient représentés, Moscou accélère en effet sa réimplantation sur le continent, essentiellement, pour l’heure, sous la forme de coopérations militaires. La Russie dispose de deux atouts dans sa manche. D’une part, ses équipements sont moins onéreux que les équipements américains et européens. D’autre part, sa diplomatie affirme un principe de non-ingérence qui bouscule le discours tenu par les pays déjà installés, France et Etats-Unis en tête, davantage sourcilleux sur le respect des principes de l’état de droit. Cette approche « neutre » politiquement ne laisse pas insensibles des dirigeants africains parfois fragilisés dans leurs pays.

Ainsi, loin d’être seulement militaire, l’influence de la Russie s’étend aussi par un soft power offensif et des actions de communication ciblées. S’appuyant sur des fondations comme l’Agence internationale pour le développement souverain ou sur des plateformes informationnelles, Moscou apporte un autre point de vue que celui des médias traditionnels de ses concurrents, notamment RFI ou France 24 pour l’Afrique francophone.

Ces plateformes amènent une offre narrative alternative, notamment une hostilité ou une remise en cause de certains mécanismes comme le franc CFA“, explique au journal Marianne Kevin Limonier, maître de conférences à l’Institut français de géopolitique (Paris 8). “On a vu au Mali infuser l’idée que la France devait partir et grosso modo laisser la Russie gérer“, explique le chercheur. “Certes, on ne peut pas mesurer concrètement l’effet des plateformes russes, mais on peut d’ores et déjà dire qu’elles jouent un rôle en donnant la parole à tel ou tel opposant“.

Des campagnes d’influence sur les réseaux sociaux

Par ailleurs, de nombreuses campagnes sur internet et les réseaux sociaux seraient orchestrées par l’Internet Research Agency (IRA), une entreprise qui engage depuis Saint-Pétersbourg des opérations de manipulation de l’information et d’influence en ligne pour le compte du gouvernement russe.

L’année dernière, Facebook et sa filiale Instagram ont démantelé tout un réseau de faux comptes et de fausses pages, créés depuis la Russie pour promouvoir la politique du Kremlin et dénigrer les politiques africaines de la France et des Etats-Unis. Pays visés : le Mozambique, la RDC, la Côte d’Ivoire, le Cameroun, le Soudan, la Libye et… la République centrafricaine où l’ONG américaine The Sentry a récemment dénoncé des tentatives de déstabilisation étrangères. “Des réseaux français et russes œuvrent dans l’ombre des acteurs centrafricains et régionaux pour influencer le processus électoral et faire valoir leurs intérêts économiques et géostratégiques en Centrafrique et à travers l’Afrique centrale“, affirme la fondation qui enquête sur les “criminels de guerre” et la corruption. Dans d’autres pays, comme Madagascar, une enquête de la BBC a montré que Moscou a financé la campagne présidentielle de plusieurs candidats en 2018.

Reste que les analystes s’accordent sur le fait que la Russie pèse encore peu sur le continent même si la politique qu’elle y mène se fait en grande partie, et de plus en plus, au détriment de la France. Elle est ainsi devenue le meilleur avocat de la République centrafricaine au Conseil de sécurité de l’ONU, isolant encore un peu plus Paris de son ancien allié.

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