La formation des cadres, enjeu de la guerre économique

Publication: 28/10/2019

ENTRETIEN. Officier des troupes de marine détaché auprès des Royal Marines britannique, Raphaël Chauvancy est l’auteur de plusieurs ouvrages consacrés aux problématiques de puissance et de commandement. Dans Former des cadres pour la guerre économique (VA press, octobre 2019), il aborde l’itinéraire de Robert Papin et de Georges Doriot, deux Français dont le parcours invite à repenser la formation de nos élites dans un contexte de guerre économique tous azimuts.

Secret Défense : Vous consacrez un livre à Robert Papin. En quoi son parcours est-il exemplaire ?

Raphaël Chauvancy : Le parcours de Robert Papin est exemplaire parce qu’il incarne la culture du combat économique. Il a bénéficié d’une expérience militaire fondatrice parmi les parachutistes coloniaux, puis comme chef de section chez les commandos du 11e choc, avant d’intégrer les nageurs de combat où ses connaissances scientifiques lui ont servi à concevoir et fabriquer empiriquement un engin sous-marin opérationnel.

Après son départ de l’armée, il accumule les connaissances et les diplômes dont il ne voit pourtant pas toujours la finalité. Il réalise progressivement que les élites françaises reçoivent un enseignement trop théorique qui ne les arme pas pour les défis de l’entrepreneuriat. C’est alors qu’il conçoit le projet de “former de futurs chefs d’entreprise en exploitant l’expérience acquise dans l’armée et notamment dans les nageurs de combat“, selon ses propres mots.

Il enseigne durant un an à Stanford puis rentre en France où il est recruté comme professeur par HEC avant de créer HEC Entrepreneurs, dont il va faire la plus efficace de nos pépinières de chefs d’entreprise. Il trouve par ailleurs le temps d’écrire et son principal ouvrage, La création d’entreprise, vendu à plus de 80 000 exemplaires en 16 éditions, demeure une référence incontournable.

Officier, créateur d’une ingénierie de formation nouvelle, auteur, il a également créé une entreprise d’import dont le succès lui a imposé de faire un choix : en conserver la direction en vue de son développement et de son introduction en bourse ou la vendre pour se consacrer à la formation des cadres dont la France a besoin pour relever les défis économiques d’une économie moderne. Véritable moine-soldat, Papin a choisi la seconde voie.

J’ajouterais que ses qualités humaines font l’unanimité parmi tous ceux qui ont pu le côtoyer. Briseur de règles alliant à la fois passion et volonté, il réunit les qualités nécessaires au développement d’une culture du combat économique. J’admire, à titre personnel, autant l’œuvre que l’homme, aujourd’hui âgé de 80 ans, dont le dernier saut en parachute ne remonte qu’à quelques semaines et qui continue à manifester une rafraîchissante vivacité dans ses réflexions sur le management et l’économie française.

Secret Défense : Pourquoi sa méthode est-elle si peu connue en France ?

Raphaël Chauvancy : La méthode Papin, c’est un millier d’étudiants formés, dont la moitié occupe aujourd’hui un poste de directeur général ou de président directeur général, et un million d’emplois créés par ces entrepreneurs. A l’étranger, elle a directement inspiré le tout nouveau programme FIELD (Field Immersion Experiences for Leadership Development) d’Harvard, destiné à former des leaders opérationnels plus que des analystes. Missionné par l’Union Européenne en Russie, au milieu des années 1990, afin d’aider la Russie à développer la formation des cadres indispensables à une économie de marché, Papin y avait rencontré Vladimir Poutine, alors adjoint au maire de Saint-Petersbourg. De leurs échanges sont nés bien des années plus tard l’école de management de Skolkovo, ainsi que la Haute Ecole de gestion d’Etat créées sous l’impulsion du président russe et reprenant toutes les lignes de force de la méthode Papin.

Pourtant, à quelques exceptions près, la méthode Papin est restée confidentielle en France, comme vous le soulignez. Cela est dû à plusieurs facteurs. Le premier est le conservatisme des écoles de management dans notre pays. Il n’est jamais évident de remettre en cause un modèle fonctionnel et la France est, culturellement, un des pays développés les plus rétifs au changement. Le second tient à la fracture française entre l’enseignement et le monde entrepreneurial. La méthode Papin implique une étroite collaboration entre les deux qui peut alimenter la crainte, illusoire, des professeurs de l’enseignement supérieur de se voir marginaliser par les interventions de professionnels en activité. Enfin, le primat idéologique de l’enseignement théorique sur la pratique a en France valeur de dogme, malgré les ravages qu’il a causé en désaccordant formation et besoins économiques.

Secret Défense : Vous évoquez également Georges Doriot, connu pour être “le père du capital-risque”. Comment a-t-il changé le monde de l’entreprise ?

Raphaël Chauvancy : Georges Doriot a été désigné par le Wall Street Journal comme l’une des dix personnalités ayant le plus contribué au changement du monde de l’entreprise au XXe siècle.

Lui aussi est empreint de culture militaire. Artilleur pendant la Première Guerre mondiale, il servira comme général américain (il est naturalisé en 1940) à la division du planning militaire de l’intendance pendant la Deuxième. Il anticipera ainsi les besoins en termes d’équipement et de matériel et contribuera de manière décisive à l’engagement de l’armée américaine sur des théâtres aussi divers que le Pacifique, l’Afrique du Nord ou l’Europe.

Doriot retiendra de cette période l’imbrication entre méthodologie militaire et concurrence économique, ou, si l’on veut, entre guerre militaire et guerre économique. Il relèvera également que la prise de risque calculé est une qualité commune au capitaine d’industrie et au capitaine des forces armées. Le capital-risque, qu’il a créé, lui a permis d’édifier une fortune de plusieurs dizaines de millions de dollars mais a surtout stimulé la créativité en influant des capitaux dans des entreprises prometteuses. C’est le capital-risque qui a financé et permis l’émergence de sociétés comme Intel, Microsoft, Oracle, Apple, Google ou Facebook ! A contrario, il stimule la veille et la prédation d’entreprises étrangères innovantes, ce dont la France a été bien plus souvent victime que bénéficiaire. Au-delà d’un outil d’investissement extrêmement réactif, il s’agit bien d’une arme de guerre économique.

Secret Défense : En quoi l’approche et les méthodes de ces deux Français peuvent-elles aider à repenser la formation de nos cadres dirigeants aujourd’hui ?

Raphaël Chauvancy : Georges Doriot a importé en France la méthode des cas, créée aux Etats-Unis. Il s’agit de faire étudier un dossier d’une quinzaine de pages concernant un cas réel et de distribuer aux étudiants une bibliographie avec les indications leur permettant de le résoudre. Une fois le travail individuel d’appréhension du dossier accompli, des équipes sont constituées afin de proposer et d’exposer en classe des solutions. Ce mode d’apprentissage dynamique stimule les qualités analytiques, le travail en équipe et la prise de décision. Il a littéralement révolutionné l’enseignement dans les business schools en France.

Robert Papin a néanmoins critiqué la méthode des cas, capable de former des analystes, des décideurs peut-être, mais pas des entrepreneurs. En effet, la méthode peut donner l’illusion aux étudiants de maîtriser des solutions formatées alors que les problèmes auxquels ils seront confrontés ne se présenteront jamais deux fois de la même manière. D’autre part, chaque département a tendance à proposer ses cas pris isolément alors que les problématiques des chefs d’entreprises sont globales et non compartimentées. Papin a donc mis en place une solution alternative : la formation-action.

Il s’agit de limiter l’enseignement théorique à 25% du temps de formation et d’investir les étudiants de missions réelles en entreprise. Ils sont regroupés aléatoirement en équipes de trois modifiées à la fin de chaque mission, celles-ci s’étalant en moyenne sur cinq semaines. La première est une création d’entreprise. Viennent ensuite un redressement d’entreprise en difficulté encadré par des administrateurs judiciaires, une cession-acquisition, une mission de conseil en développement, une autre de communication. La formation comprend également une mission individuelle de vente et trois mois passés comme bras droit d’un chef d’entreprise. Cette méthode, que je détaille dans mon livre, permet de former des cadres et entrepreneurs plus performants que ceux issus de formations classiques, malheureusement dépassées.

Secret Défense : La France est-elle très en retard dans la prise en compte des réalités de la guerre économique dans un monde où la compétition entre puissances est de plus en plus féroce ?

Raphaël Chauvancy : Vous touchez là au cœur du problème. La France a longtemps vécu dans le déni de la guerre économique. Il serait ainsi inutile de réformer les méthodes pédagogiques enseignées sans repenser nos grilles de lecture.

Les élites économiques françaises, dans leur majorité, et les enseignants des business schools, dans leur ensemble, voient le monde articulé autour d’une économie de marché harmonieuse, assimilée à la démocratie, dont le régulateur serait l’Amérique hégémonique, leader bienveillant d’un monde libre destiné à s’étendre tandis que les rapports entre peuples iraient en se pacifiant.

Malheureusement, l’Amérique s’affaiblit et défend ses intérêts sans états d’âme face à ses concurrents et vassaux européens. La présidence Trump l’a mis en évidence. Il ne s’agit d’ailleurs pas d’un retournement, mais de l’affichage d’une politique de puissance économique qui était aussi agressive auparavant mais qui cherchait à se couvrir. D’autre part, de nouveaux acteurs apparaissent, au premier rang desquels Pékin dont la politique sans complexe est d’”accroître la puissance globale de la Chine”, selon la formule de Xi Jinping lui-même, en menant une guerre économique implacable.

Quant à nos élites politiques, issues du moule sciences-po / ENA, elles ont été abreuvées à la pensée de Bertrand Badie, qui se complaît dans de délicieux petits paradoxes et annonce finement “l’impuissance de la puissance” ou “la fin des territoires“, laissant la question des rapports de force, donc de la stratégie, dans l’ombre. Il est d’ailleurs fatal à ses théories qu’il prétende parler de la puissance sans jamais l’aborder sous l’angle économique ! Ce serait risible si, avec la ruine de pans entiers de notre industrie et de notre économie, une fraction croissante de notre population ne s’appauvrissait avec toutes les conséquences sociales que cela implique.

L’objet de la guerre économique est de maintenir une activité économique prospère sur un territoire défini, au profit de ses citoyens. Responsabilité de nos élites, ce combat pourrait aussi devenir ce que Robert Papin nomme le “grand dessein” qui donnerait du sens à leur action et justifierait leurs privilèges en servant le Bien Commun. A défaut, des mouvements comme ceux des Gilets jaunes seront appelés à se renouveler et à se durcir considérablement.

Pour répondre à votre question, le retard français est important mais pas rédhibitoire. La réalité de la guerre économique s’impose d’elle-même et ses détracteurs perdent chaque jour davantage de crédibilité au regard des faits. Une véritable école de pensée de la guerre économique a émergé dans notre pays. L’essor de l’intelligence économique a permis d’en décrypter les rouages, d’en comprendre les mécanismes. Si les résistances sont encore fortes, pour des raisons psychologiques, souvent, ou d’intérêt personnel, moins rarement qu’on ne le souhaiterait, il semble que les lignes bougent inéluctablement dans le sens d’une réaction. L’avenir de la France se confond avec celui d’un entrepreneuriat rénové par une véritable culture du combat économique, conciliant pratique concrète et appréhension environnementale globale.

A Lire : Former des cadres pour la guerre économique, de Raphaël Chauvancy, VA Press, octobre 2019.

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