Les USA veulent un cessez-le-feu avec les talibans (Photo : Public Domain).

A Doha, les Etats-Unis dînent avec le diable taliban

Publication: 28/08/2019

L’Administration américaine veut mettre un terme aux “guerres sans fin” des États-Unis. Les pourparlers qu’elle a engagé avec les talibans, ses ennemis de 18 ans, pourraient déboucher rapidement sur un accord qui lui permettrait de rapatrier ses troupes stationnées en Afghanistan. Mais plusieurs responsables mettent en garde contre un retrait précipité qui risquerait d’aggraver la guerre civile… et de créer une plateforme terroriste au cœur du Moyen Orient.

Ouvertes au Qatar en septembre 2018, les négociations entre les États-Unis et les talibans avancent à grands pas. Selon l’émissaire américain Zalmay Khalilzad, “d’excellents progrès” ont été réalisés lors de leur dernier cycle de pourparlers, la semaine du 5 août, à Doha. Washington met les bouchées doubles afin de parvenir à un accord avant l’élection présidentielle afghane, prévue le 28 septembre, une élection déjà repoussée à deux reprises. Objectif poursuivi par l’Administration américaine ? Obtenir des talibans qu’ils rompent leurs liens avec les groupes djihadistes qui pourraient attaquer leurs intérêts et l’ouverture de négociations inter afghanes incluant le gouvernement de Kaboul, grand absent de ces négociations. En échange d’un cessez-le-feu, les Américains s’engagent à retirer – partiellement ou totalement – leurs troupes encore déployées dans le pays, soit environ 14 000 hommes.

L’invasion de 2001 et le bourbier afghan

Étonnamment, le projet d’accord ne mentionne pas l’État islamique (EI), considéré de loin comme la plus grande menace terroriste dans la région. Le 17 août, un kamikaze s’est ainsi fait exploser dans un mariage à Kaboul, faisant 63 morts. Une façon de rappeler les négociateurs à la réalité du terrain : rien ne sera simple pour mettre un terme à la plus vieille guerre des États-Unis, déclenchée il y a 18 ans par l’invasion de l’Afghanistan après les attentats du 11-septembre.

À l’époque, les talibans dirigent le pays depuis 1996 et abritent Oussama ben Laden que les Vtats-Unis cherchent à éliminer. Mais l’intervention américaine, si elle chasse le Mollah Omar du pouvoir, vire au désastre. Déchiré entre factions rivales, l’Afghanistan s’enfonce dans une interminable guerre civile opposant les anciens maîtres du pays au régime d’Hamid Karzai et de son successeur Ashraf Ghani, totalement déconsidéré mais soutenu à bout de bras par les Américains. Malgré plus de 100 000 hommes déployés sur le terrain, jamais l’OTAN, chargé des opérations militaires, n’est parvenu à vaincre les insurgés. Plus de 2000 soldats américains y ont laissé la vie.

Mettre un terme aux “guerres sans fin”

Alors, pourquoi, aujourd’hui, un tel renversement d’alliance ? D’abord parce que Trump veut tenir sa promesse de mettre un terme aux “guerres sans fin” des États-Unis jugées trop coûteuses. “On est là-bas depuis 18 ans, c’est ridicule“, a pesté le président américain sur Tweeter. En pleine campagne pour sa réélection, l’hôte de la Maison Blanche est pressé par son opinion publique de retirer les troupes américaines des théâtres de guerre du Moyen Orient. Mais il sait aussi que, sans le soutien américain, le régime d’Ashraf Ghani sera balayé en moins de temps qu’il ne faut pour le dire.

Ensuite, parce que l’Afghanistan est aujourd’hui un sanctuaire pour les djihadistes de l’EI qui, défaits en Syrie et en Irak, cherchent à regagner en influence et ont jeter leur dévolu sur l’Afghanistan.

La menace EI

Rappelons toutefois que l’EI est actif en Afghanistan depuis au moins 2014. Les Américains et les forces d’opérations spéciales afghanes auraient repoussé ses militants dans les montagnes escarpées de Spin Ghar, a la frontière pakistano-afghane. Circonscrite, la menace est cependant loin d’être éradiquée. Le groupe a revendiqué jusque ces dernières semaines des dizaines d’attentats à la bombe, qui ont tué des centaines de personnes. Il compterait aujourd’hui, selon les chiffres fournis par l’ONU, entre 2 500 et 5 000 combattants. Si le califat autoproclamé de l’État islamique en Syrie et en Irak a disparu,”il existe certainement des endroits où Daesh est plus puissant aujourd’hui qu’il ne l’était il y a trois ou quatre ans“, a ainsi reconnu le secrétaire d’État, Mike Pompeo, sur la chaîne Fox News.

Les liens troubles entre talibans et Al-Qaïda

D’où l’urgence d’un accord pour les responsables américains qui considèrent que les talibans, un mouvement national profondément enraciné dans la société et mobilisant jusqu’à 80 000 combattants, peuvent constituer un apport de force pour lutter contre la résurgence de l’hydre islamiste.

Quant à Al-Qaïda, visé spécifiquement dans le projet d’accord, ses relations avec les talibans demeurent étroites si l’on en croit un rapport remis le 15 juillet au Conseil de sécurité de l’ONU. Des jihadistes de l’organisation officient en effet comme instructeurs militaires et religieux auprès des insurgés. Sirajuddin Haqqani, qui dirige le réseau Haqqani lié à Al-Qaïda, est également un des chefs militaires les plus importants des talibans.

Donald Trump préfère-t-il se boucher les yeux sur ce contexte pour le moins bourbeux ? Toujours est-il que si le plan américain se déroule comme prévu, des négociations entre insurgés talibans et délégués afghans pourront ensuite être lancées. Kaboul a même finalisé une liste de quinze personnes, qui sera menée par Abdul Salam Rahimi, ministre de la Paix du gouvernement actuel.

Nouvelle défaite des États-Unis ?

Aux États-Unis, une partie de la presse, mais aussi des anciens militaires comme le général Petraeus, sont entrés en campagne contre ce projet d’accord et mettent en garde contre un retrait précipité risquant d’aggraver la guerre civile. “L’administration Trump ne doit répéter sous aucun prétexte l’erreur faite en Irak (…) en acceptant un retrait total des forces de combat d’Afghanistan“, a écrit ce dernier dans le Washington Post, rappelant que le départ des troupes américaines d’Irak avait accéléré l’émergence de l’EI. L’ancien directeur de la CIA oublie cependant de préciser que si les États-Unis s’assoient aujourd’hui à la table de leurs ennemis d’hier, c’est pour faire face à une menace qu’ils ont eux-mêmes contribué à fabriquer en finançant des groupes radicaux en Syrie – dont certains liés à Al Qaëda – pour renverser le régime de Bachar el-Assad, un régime dont l’unique but était de normaliser ses relations avec les capitales occidentales. Comme si, dans cette région que Trump cherche aujourd’hui à fuir et où les Américains ont entraîné les plus dociles de leur alliés, l’histoire n’en finissait pas de se répéter. 88 soldats français sont morts en opération en Afghanistan.

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