Viol comme arme de guerre : que faire ?

Publication: 27/05/2019

Alors que l’ONU vient d’adopter une résolution vidée de sa substance sur le viol comme arme de guerre, retour un phénomène aussi tabou que dévastateur pour ses victimes. 

Incompréhension à l’ONU : sous la pression américaine, le Conseil de sécurité des Nations-Unies a adopté, le 24 avril dernier, une résolution pour combattre le viol comme arme de guerre ; un texte majoritairement vidé de sa substance, expurgé des mentions liées aux droits sexuels et reproductifs et, notamment, concernant l’accès à l’avortement. « Nous sommes consternés par le fait qu’un État ait exigé le retrait de la référence à la santé sexuelle et reproductive pourtant agréée lors de précédentes résolutions », s’est ainsi désolé l’ambassadeur de France auprès du Conseil, François Delattre, selon qui « il est intolérable et incompréhensible que le Conseil de sécurité soit incapable de reconnaître que les femmes et les filles qui ont subi des violences sexuelles en temps de conflit, et qui n’ont évidemment pas choisi d’être enceintes, ont le droit d’avoir le choix d’interrompre leur grossesse ».

La résolution initiale, proposée par l’Allemagne, prévoyait, entre autres, la création d’un groupe de travail formel et d’un organisme international à même de juger les coupables et de protéger les survivants. Mais les « Américains ont pris en otage une négociation à partir de leur idéologie, c’est scandaleux », regrette un diplomate cité par Le Monde. Le texte était pourtant soutenu par les deux Prix Nobel de la paix 2018, la yézidie Nadia Murad et le médecin congolais Denis Mukwege, ce dernier ayant, dans son pays, soigné plus de 40 000 victimes de viols commis en temps de guerre. « Nous prononçons des discours à l’ONU, mais aucune mesure concrète ne suit », a déploré la première ; « qu’attend la communauté internationale pour rendre justice aux victimes ? », a demandé le second.

 

La « double peine » des enfants nés des viols commis en temps de guerre: exemple des Lai Dai Han

Le phénomène du viol comme arme de guerre ne date pourtant pas d’hier : que ce soit en Bosnie (1992), au Rwanda (1994), au Chili de Pinochet, en République démocratique du Congo (RDC) ou dans les zones de djihad, les violences sexuelles sont quasi systématiquement à l’œuvre, visant à terrifier et détruire la capacité des femmes à enfanter. « Le viol est une torture physique et psychologique, une condamnation à perpétuité, une prison sans barreau. Il détruit la vie de la victime qui, au-delà de ses souffrances physiques et psychologiques propres, devient le symbole du déshonneur et de l’échec pour sa famille et sa communauté qui n’ont pas su la protéger. Ostracisées et présentant de lourdes séquelles, certaines victimes se sentent de surcroît coupables d’avoir survécu », écrit dans Causeur Oudy Ch. Bloch.

Ce triste sort est partagé par d’innombrables victimes — et leurs enfants — de par le monde, souvent dans l’indifférence générale. C’est le cas, au Vietnam, des milliers de femmes violées, pendant la guerre qui a sévi dans leur pays, par des soldats sud-coréens, dont plus de 300 000 épaulaient alors les forces américaines. Les survivantes, et leurs enfants, surnommés les « Lai Dai Han », les enfants de « sang-mêlé », vivent encore aujourd’hui une vie d’exclusion sociale et économique au Vietnam. Pire, la Corée du Sud refuse toujours de reconnaître sa responsabilité dans ces viols de masse. Pour eux, écrit dans une tribune l’ancien ambassadeur Jean Lévy, « c’est la double peine, à vie. Ignorés par les perdants de la guerre, méprisés par ses gagnants, les discriminations et l’exclusion qui sont leur lot quotidien sont encore aggravées par un contexte social fortement marqué par la philosophie confucéenne (…). Dans un pays où les relations sexuelles hors mariage sont prohibées et sur un continent où le mélange de “races” conduit de facto à l’exclusion de la société, ces hommes et ces femmes errent comme des fantômes dans leur propre pays ».

 

Le viol « est une violence physique, psychologique, familiale et sociétale »

Comment juger les viols commis en temps de guerre ? C’est la question à laquelle tente de répondre Jean-Pierre Massias, professeur de droit public à l’Université de Pau et des Pays de l’Adour (UPPA), spécialiste des transitions démocratiques, et président de l’Institut francophone pour la justice et la démocratie (IFJD). Pour lui, « on est face à un double impératif de justice et de reconstruction sociale. On est aussi face à la difficulté de juger et à l’impunité ». « Mais on constate que le droit est souvent impuissant face à la complexité sociale, politique et anthropologique du viol, ou pas suffisamment adapté », poursuit l’expert. Faisant l’apologie du « traitement holistique » mis en place en RDC par le Docteur Mukwege, M. Massias rappelle que « la violence sexuelle est une forme absolue de violence politique : c’est une violence physique, psychologique, familiale et sociétale », à propos de laquelle nos sociétés contemporaines ne doivent plus garder le silence.

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