« Pour préserver notre indépendance économique, reconstruisons une politique industrielle »

Publication: 26/08/2019

ENTRETIEN – Dans La France vendue à la découpe (éditions de l’Artilleur/Toucan), une enquête qui fera date, Laurent Izard dresse le constat alarmant de trente ans de cessions de notre patrimoine dans les secteurs les plus divers. Nos dirigeants ont-ils conscience de la gravité du problème et de ses conséquences, tant pour notre indépendance économique qu’en matière d’emploi ?

Vous dressez le constat de la dépossession accélérée des entreprises nationales par des groupes étrangers. Peut-on mesurer précisément l’ampleur de ce phénomène ?

Laurent Izard : Il est relativement aisé de mesurer l’évolution de la structure du capital des grands groupes français. Les opérations d’investissements internationaux dont ils constituent la cible sont même la plupart du temps mentionnées dans les médias financiers spécialisés. Parmi leurs sources fiables, les rapports annuels de la Banque de France sont particulièrement éclairants. Que révèlent-ils ?

  • Au cours des dix dernières années, près de la moitié des entreprises participant à la composition du CAC40 sont sorties de la cote (Alstom, Alcatel-Lucent, Vallourec, Gemalto, AGF, Dexia, EDF…). Plusieurs groupes industriels, passés sous contrôle étranger, ont d’ailleurs été dépecés après leur cession (Péchiney…). Les entreprises « sortantes » sont souvent – mais pas toujours – remplacées dans le CAC40 par des entreprises dans lesquelles la participation d’investisseurs étrangers est moins intense. La Banque de France reconnaît d’ailleurs que “les changements de composition de l’indice […] abaissent le taux de détention non-résidente des sociétés françaises du CAC40”.
  • Malgré la sortie de l’indice d’entreprises fortement internationalisées, le taux de détention par les non-résidents des actions du CAC40 ne s’en pas moins considérablement accru depuis 30 ans. Il était inférieur à 10% en 1987, de l’ordre de 35% en 1997, avant d’atteindre 47,5% en 2013… Depuis, ce taux a légèrement diminué pour retomber à 42,7 % en 2017 (Bulletin Banque de France n°219-sept. 2018).
  • De plus, ces chiffres communiqués par la Banque de France sont sous-évalués. Sont en effet exclus de l’étude les groupes dont le siège est à l’étranger (Bulletin n°2013-sept/oct. 2017 : EADS/Airbus, Lafarge-Holcim, Solvay, ArcelorMittal et Nokia). Les données de la Banque de France (fin 2016) ne concernent donc que 35 entreprises et non pas 40, ce qui contribue évidemment à « adoucir » les résultats obtenus. Il faudrait d’autre part ajouter dans le panel les actionnaires qui détiennent moins de 5 % du capital (seuil en-deçà duquel aucune déclaration officielle n’est obligatoire en France) et les mouvements rapides de capitaux issus du « trading haute fréquence ». Or, comme le précise le cabinet d’analyse financière Alphavalue, “ces deux éléments ne peuvent que faire monter la proportion de capital aux mains des étrangers, de sorte que le seuil des 50 % est, de fait, dépassé”.

Ainsi, parmi les 35 sociétés étudiées en 2017, 10 d’entre-elles sont majoritairement détenues par des non-résidents. Elles étaient 18 en 2014 ! Bien sûr, les entreprises cotées au CAC40 ne sont pas les seules à intéresser les investisseurs internationaux : les non-résidents détiennent en effet plus de 39% de l’ensemble des actions cotées françaises… Quant aux ETI et PME, il est beaucoup plus difficile d’obtenir des chiffres fiables, mais elles constituent également des proies potentielles pour les prédateurs étrangers.

Quelles sont les motivations des investisseurs ?

Leurs motivations sont très variées : dans certains cas, l’investissement international obéit à une stratégie de filière, de complémentarité industrielle ou à la recherche de synergies économiques. Certains investisseurs cherchent parfois à pénétrer rapidement de nouveaux marchés ou à fiabiliser leurs approvisionnements. Dans d’autres cas, il s’agit de simples placements financiers, plus ou moins stables : la plupart des opérations menées par les fonds d’investissement américains s’inscrivent dans cette logique.

Lorsque les investisseurs sont contrôlés par des États, les motivations peuvent devenir plus spécifiques : par exemple, la Chine a lancé un gigantesque plan d’investissement sur toute la planète afin de sécuriser ses exportations en contrôlant l’ensemble des flux logistiques. Ces « Nouvelles routes de la soie » (récemment rebaptisées Belt and Road Initiative) permettent également à l’Empire du Milieu de s’affranchir de toute dépendance à l’égard des États-cibles par la construction ou l’agrandissement de ports maritimes, la création de voies ferrées transcontinentales ou la réalisation d’entrepôts géants. La France n’échappe évidemment pas à ce processus… Le gouvernement chinois a également pris conscience de l’incapacité de son pays à assurer son autosuffisance alimentaire. D’où sa décision de développer une politique d’acquisition de terres agricoles partout dans le monde.

Quant aux pays du Golfe, ils anticipent peu à peu la fin de leurs réserves pétrolières et investissent partout dans le monde. En France, on parle surtout des investissements qataris. Mais l’Arabie Saoudite vient de créer un fonds souverain gigantesque afin de réduire sa dépendance au pétrole.

Dans certains cas, les motivations de prédateurs internationaux sont particulièrement condamnables : des rachats d’entreprises ont parfois pour objectif de détruire un concurrent perçu comme dangereux ou de réaliser de simples opérations de prestige. Il peut aussi s’agir d’acquérir une technologie ou un savoir-faire spécifique : l’acquéreur n’est alors intéressé que par l’appropriation d’un ou de plusieurs brevets et il revend le reste de l’entreprise “à la découpe”, sans se soucier du sort des salariés. Enfin, certaines opérations d’acquisition visent manifestement à créer ou renforcer des situations de domination économique et politique, dans une logique quasi-colonialiste.

Aucun pays au monde n’est donc épargné par le phénomène ?

A des degrés divers, tous les pays qui disposent d’un patrimoine économique constituent une cible potentielle pour des investisseurs internationaux. Les pays africains et leurs ressources minières et agricoles figurent parmi les premières victimes, plus ou moins consentantes, de ce vaste marché. Au Libéra, 1 737 000 hectares, soit 67 % des terres agricoles du pays, sont entre les mains de compagnies internationales d’agriculture industrielle.

Et qui sont les principaux prédateurs ?

Les États-Unis, la Chine, les pays du Golfe et leurs groupes industriels ou financiers… La Russie est partie depuis peu à la conquête du continent africain. Les entreprises françaises et européennes investissent également pour prendre le contrôle d’entreprises étrangères mais la “balance” leur est globalement défavorable.

Pour en revenir à notre pays, quelles sont les conséquences de cette dépossession, notamment en matière d’emploi ?

Première conséquence, nous perdons progressivement le contrôle de notre économie et nous devenons peu à peu dépendants d’États étrangers, de groupes industriels ou financiers internationaux. La marge de manœuvre de nos dirigeants se réduit inexorablement, car chaque décision politique peut avoir des répercussions dramatiques sur notre économie : départ brutal d’entreprises étrangères installées en France, augmentation des taux d’intérêt des emprunts internationaux sollicités par l’État, blocage de certains marchés internationaux…

Deuxième conséquence, les entreprises sous l’influence d’investisseurs internationaux sont davantage exposées à des risques de démantèlement, de délocalisation ou de licenciements massifs. Et les méthodes de management importées, souvent brutales, s’avèrent peu respectueuses de la personne humaine. Les répercussions sur l’emploi sont toutefois difficiles à évaluer. En effet, les investisseurs étrangers créent ou sauvent des emplois dans un premier temps. C’est même une des raisons pour lesquelles nous cherchons à les attirer, mais sans opérer de distinction entre ceux qui contribuent réellement à la croissance de notre pays et ceux qui adoptent des comportements de prédateurs. Or, je constate que les « mauvais » investissements étrangers se multiplient, tant dans les PME que dans les grands groupes. Pour autant, il est difficile de quantifier le nombre d’emplois qui ont été détruits en France, directement ou non, par l’internationalisation du capital.

Lire aussi sur Secret-Défense« L’alignement de la France sur la politique anglo-saxonne n’aide pas à constituer un contre-pouvoir stratégique en Europe »

Troisième conséquence, lorsqu’une firme appartient, même partiellement, à des investisseurs étrangers, les dividendes versés vont financer les pensions des retraités nippons ou américains, enrichir des actionnaires originaires du Moyen-Orient ou alimenter des fonds souverains chinois. Or, un actionnaire consomme, et cette fuite de notre circuit économique contribue à la croissance des pays destinataires des dividendes au détriment de la France. Ajoutons que si les dividendes versés ne sont pas distribués mais capitalisés, ils viennent soutenir l’investissement des entreprises des pays étrangers, souvent en concurrence avec les entreprises françaises.

Certains Etats utilisent-ils ce moyen d’action comme un levier stratégique dans la compétition commerciale internationale ?

Même si cela est peu visible, nous sommes aujourd’hui confrontés à une guerre mondiale d’une nature nouvelle, car essentiellement économique. Les différents belligérants, que ce soient des États ou des groupes industriels et financiers, utilisent différentes armes pour dominer l’adversaire et s’enrichir à ses dépens : dumping fiscal et social, montages juridiques complexes pour contourner les règles fiscales nationales ou internationales, extraterritorialité du droit, corruption, espionnage, menaces diverses…

Dans ce contexte, l’internationalisation du capital – et particulièrement la prise de contrôle d’entreprises étrangères – peuvent constituer un redoutable instrument de pression. Ainsi, avec la vente d’Alstom Energy à General Electric, nous sommes devenus dépendants des Américains pour l’entretien de nos centrales nucléaires et d’une partie de nos navires à propulsion atomique. Et la France, comme l’Europe, sont évidemment parties prenantes dans la guerre commerciale que se livrent aujourd’hui les États-Unis et la Chine.

La loi PACTE donne en principe la possibilité de garder le contrôle sur les secteurs stratégiques. Pourtant, les élites politiques françaises encouragent plutôt le phénomène (aéroport de Toulouse notamment). Comment expliquez-vous ce grand écart ?

 Il existe aujourd’hui un consensus pour reconnaître que les cessions de nos autoroutes ou celles de l’aéroport de Toulouse-Blagnac étaient des erreurs. Mais, d’une part, cette autocritique est relativement nouvelle et, d’autre part, elle porte davantage sur les modalités de ces cessions que sur leur principe.

Toutefois, l’État s’est peu à peu doté d’outils juridiques permettant de mieux contrôler les investissements étrangers dès lors que nos intérêts stratégiques sont en jeu. Les décrets Villepin (2005), Montebourg (2014) et, plus récemment, la loi Pacte (2019) ont élargi la liste des investissements soumis à un contrôle de l’État. Pourtant, faute de volonté politique et de moyens financiers, nous continuons à brader notre patrimoine économique.

La loi Pacte renforce néanmoins considérablement les dispositifs de contrôle et va complexifier les opérations de rachat d’entreprises nécessitant une autorisation préalable au titre du contrôle des investissements étrangers en France dans les secteurs stratégiques. Si je ne crois guère à l’efficacité de l’accroissement des pouvoirs du ministre en matière d’injonction et de mesures conservatoires, ou à la possibilité de mettre en œuvre les sanctions pécuniaires prévues par la loi, la création d’un contrôle parlementaire a posteriori sur les investissements étrangers pourrait à terme avoir un impact significatif sur les futures fusions-acquisitions.

Mais ne soyons pas trop optimiste car, jusqu’à présent, l’État n’est que peu intervenu dans les rachats d’entreprises françaises. Il encourage même sans discernement les investissements étrangers en France. Lorsqu’en février 2018, Engie s’est affranchi de l’autorisation de Bercy pour céder ses activités d’exploration-production (EPI) au groupe britannique Neptune Energy, cela n’a pas beaucoup ému nos dirigeants ou nos juges. Et peu importe le sort des salariés français d’EPI qui travaillent encore à Paris – majoritairement des géologues, des ingénieurs, des experts de géophysique et des cartographes, qui seront bientôt licenciés. Peu importe également que le groupe chinois CIC – qui a financé l’opération – ait acquis par la même occasion 49% du capital de Neptune Energy…

Que faut-il faire pour arrêter le massacre ?

L’État dispose de plusieurs leviers pour protéger nos entreprises et notre patrimoine économique : autorisations préalables d’investissement dans les secteurs stratégiques, nationalisations temporaires (STX France en 2017), politique fiscale et d’orientation de l’épargne, etc. Toutefois, les moyens d’action de l’État restent en fait très limités en raison de nos engagements européens et internationaux, de notre dépendance énergétique et financière et, surtout, de la faiblesse de nos moyens financiers. Mais il manque avant tout à l’État la volonté de préserver notre indépendance économique. Une telle volonté implique de reconstruire une véritable politique industrielle digne de ce nom en y intégrant un minimum de patriotisme économique. Hélas, nous n’en prenons pas le chemin…

A lire : La France vendue à la découpe (éditions de l’Artilleur/Toucan, 320 pages, 18 euros)

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