Le Liban s’enfonce dans la crise

Publication: 25/11/2019

Plus d’un mois après le début du mouvement de contestation, le Pays du Cèdre est dans l’impasse. Les manifestants exigent le départ d’une classe politique incapable de régler les problèmes de base mais qui s’accroche au pouvoir. Quant à la crise économique, elle pèse comme une épée de Damoclès au-dessus d’un pays complètement paralysé.

Rien – et surtout pas le personnel politique – ne semble pouvoir apaiser la colère de la rue au Liban, un pays secoué depuis un mois par un mouvement de contestation d’une ampleur inédite. Deux semaines après la démission du Premier ministre Saad Hariri, les manifestants réclament toujours la création d’un cabinet issu de la société civile, estimant que les partis en place sont largement incompétents et corrompus. La crise s’est encore aggravée samedi 16 novembre quand Mohmmed Safadi, auquel le poste de premier ministre avait été promis lors d’une réunion informelle, a jeté l’éponge. La Constitution exige en effet que le premier ministre soit nommé par le président de la République après consultation de la Chambre des députés. La semaine précédente, c’est une interview télévisée du président Michel Aoun qui avait mis le feu aux poudres. Prônant un cabinet “techno-politique” et restant évasif sur la date du lancement des consultations parlementaires, Aoun a de plus prononcé une phrase malheureuse : “S’ils estiment qu’il n’y a pas de personne intègre dans cet Etat, qu’ils émigrent”, a-t-il lâché au sujet des contestataires. Une déclaration qui a aussitôt embrasé la rue. Quelques heures plus tard, un cadre du Parti socialiste progressiste (PSP) du Druze Walid Joumblatt était abattu par un militaire alors qu’il tentait, avec d’autres manifestants, d’ériger un barrage sur la route de Khaldé, au sud de Beyrouth. Il s’agit de la deuxième victime depuis le début des manifestations, le 17 octobre.

La taxe qui a mis le feu aux poudres

L’annonce d’une taxe de 20 centimes de dollars (soit 18 centimes d’euros) sur les appels effectués par l’intermédiaire des services de téléphonie mobile gratuits comme WhatsApp ou Viber a allumé la mèche de la contestation. Face aux réactions de la rue libanaise, la gouvernement a fait machine arrière la soir même en annulant sa décision. Mais il était déjà trop tard. En touchant l’ensemble des Libanais qui l’utilise quotidiennement, la taxe sur WhatsApp est devenue le catalyseur d’une vaste contestation sociale et politique pointant la faillite de l’État, incapable d’entretenir les infrastructures de base et d’assurer un avenir à la jeunesse touchée massivement par le chômage. Fait inédit dans ce pays multiconfessionnel aux équilibres fragiles, ce mouvement pacifiste se singularise par son unité mêlant toutes les catégories sociales, générationnelles et confessionnelles. Avec un ennemi commun – les élites politiques et leur clientélisme – mais des revendications variées et nombreuses.

Un destin grec pour le Liban ?

Il faut dire que la tension monte à travers le Pays du Cèdre depuis plusieurs mois déjà face à l’inflation et au coût de la vie. En juillet dernier, un budget d’austérité a été voté, accompagné de réformes visant à éponger la dette abyssale qui ronge un pays entré dans une phase de récession parmi les pires de ces 30 dernières années. Alors que la croissance n’a pas dépassé 0,2 % l’an dernier, l’économie est plombée par un déficit qui culmine à 11 % et une dette qui atteint 150 % du PIB. Le risque d’effondrement financier du pays est réel. Des analystes lui prédisent même un destin similaire à celui de la Grèce. Attendant une aide financière internationale sous condition de réformes économiques, le gouvernement a cru bon d’augmenter les taxes et d’en inventer de nouvelles. Comme celle qui a mis le feu aux poudres, chargée de renflouer les caisses de l’Etat.

L’incurie des gouvernements

Mais les Libanais en sont arrivés au point de penser qu’ils servent de variable d’ajustement pour combler le déficit budgétaire chronique de leurs gouvernements, par ailleurs notoirement corrompus. Un sentiment exacerbé par le fait qu’ils ne bénéficient de pratiquement aucun service public. L’État ne dépense presque rien pour l’Éducation nationale et encore moins pour la Santé et pour les infrastructures. L’accès à l’électricité focalise en particulier les critiques. Très cher payée, elle n’est même pas assurée en continu sur l’ensemble du territoire.

La situation politique est quant à elle tout aussi confuse. Après 9 mois de crise, le pays était parvenu à former un gouvernement en février dernier après la victoire aux élections législatives d’une coalition entre le Courant patriotique libre (CPL) du président chrétien, Michel Aoun, et du parti chiite pro-iranien Hezbollah. Mais au sein de ces alliances mouvantes par nature, les convictions des uns et des autres varient en fonctions des circonstances. Ainsi, les maronites des Forces libanaises et les Druzes du PSP, qui font partie du gouvernement, appellent à manifester. Ils considèrent en effet que la politique du gouvernement est la conséquence des concessions faites par l’ancien Premier ministre sunnite Saad Hariri au Hezbollah et à ses alliés. Un Hezbollah qui a d’abord semblé soutenir le mouvement afin de modifier l’équilibre politique en sa faveur. Mais, n’échappant pas à la vindicte populaire – certains de ses partisans ont même attaqué des permanences du mouvement -, il a changé radicalement de stratégie et lance désormais des menaces aux manifestants…

Quid du Hezbollah ?

Le vide au pouvoir mènera à l’effondrement du pays”, a récemment mis en garde Hassan Nasrallah. Le secrétaire général du “Parti de Dieu” laisse ainsi entendre que la situation pourrait engendrer le retour de la guerre civile qui a déchiré le pays de 1975 à 1990. Car malgré une répartition institutionnalisée du pouvoir entre les différentes communautés religieuses qui lui ait à priori peu favorable (le président est maronite, le premier ministre, sunnite, et le président du Parlement, chiite), le Hezbollah, du fait du poids démographique croissant des chiites au Liban, de son aura de résistant à Israël et de sa puissante milice armée, tire le maximum de profit du système actuel et freine toute réforme.

Tandis que Paris et Washington ont appelé à la formation urgente d’un nouveau gouvernement, tous les regards sont donc désormais tournés vers le parti de Nasrallah et ses alliés.

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