Face à la Chine, le Japon ne peut faire cavalier seul

japon Shigeru Kitamura

Face à la menace croissante que représentent les velléités de Pékin en mer de Chine, le Japon doit restructurer une armée jusqu’alors à vocation défensive et très dépendante des innovations et du matériel américains. Une situation qui a logiquement conduit à un prisme pro-Washington dans les instances dirigeantes, mais qui pourrait être remise en question par la nomination d’un nouveau dirigeant à la tête Secrétariat à la sécurité nationale du Japon.

Parmi les alliés de longue date des États-Unis, les dirigeants japonais sont probablement ceux qui ont le mieux réussi à maintenir des relations de travail au beau fixe avec les administrations américaines successives – y compris récemment lors de la transition entre celles Donald Trump et de Joe Biden. Une constance en bonne partie due à l’action de responsables tels que Shigeru Kitamura, le secrétaire général du Secrétariat à la sécurité nationale du Japon (un organe assistant le Conseil de sécurité nationale lancé par le Premier ministre Shinzo Abe en 2013 en tant que base de commandement de la politique étrangère et de sécurité du Japon). Celui-ci a par exemple joué un rôle essentiel dans le tissage de liens entre le Premier ministre japonais Yoshihide Suga et l’administration Trump après le départ de Shinzo Abe en décembre dernier. Un rôle de « facilitateur de transition »  que Shigeru Kitamura a réitéré lors de l’arrivée de Joe Biden, avant de participer en avril dernier à une réunion trilatérale clé avec ses homologues américains et coréens à Annapolis dans le Maryland.

Cependant, des rumeurs circulant dans la presse japonaise – pour l’heure non commentées par le gouvernement nippon – annoncent que le Shigeru Kitamura pourrait bientôt être remplacé par Takeo Akiba, un diplomate actuellement vice-ministre des Affaires étrangères et ayant comme caractéristique majeure de promouvoir une ligne beaucoup plus douce à l’égard de la Chine que Shigeru Kitamura. Cet éventuel remplacement serait un signal fort lancé à la fois à Washington et à Pékin, à contre-pied d’un contexte régional et international où la Chine se montre de plus en plus agressive.

Au Japon, des élites en garde contre le dragon chinois

Si Takeo Akiba prenait la tête du Secrétariat à la sécurité nationale, il s’y trouverait relativement isolé, car la ligne prochinoise demeure minoritaire au sein des élites japonaises. Celles-ci sont en effet très conscientes que les intérêts de l’archipel nippon à moyen terme dépendent fortement de sa capacité à tenir en respect le géant chinois.

Ainsi, dans son étude de 2020 intitulée Dragon Against the Sun : Chinese Views of Japanese Seapower, le chercheur Toshi Yoshihara affirme que « larchipel revit les dangers auxquels il a été confronté à la fin du XIXe et au début du XXe siècle lorsquune puissance navale voisine, la Chine impériale puis la Russie impériale, menaçait sa sécurité ». Robert Dujarric, de l’Institut d’études asiatiques contemporaines (ICAS) de l’université japonaise Temple, estime quant à lui que « les Chinois font tout pour convaincre quils sont dans un comportement agressif ».

Narushige Michishita, vice-président de l’Institut national des sciences politiques, n’hésite pas pour sa part à comparer le régime chinois actuel avec le Japon impérial militariste des années 1930 : deux régimes caractérisés par des dirigeants enfermés dans une logique agressive, dont s’écarter « sapparenterait à de la faiblesse », comme le rappelle Le Monde dans un article du 20 décembre dernier.

Très concrètement, le Livre blanc 2020 de la défense japonaise rappelle que le pays fait face à « un renforcement des moyens et une intensification des activités militaires » et des « zones grises associées à des intérêts territoriaux, de souveraineté et économiques ». Parmi ces « intérêts territoriaux » figure le contentieux territorial lié aux îles Senkaku, un petit archipel inhabité situé en Chine orientale et qui fait l’objet d’une rivalité entre la Chine, Taïwan et le Japon depuis leur rétrocession à ce dernier par les États-Unis en 1971. Épaulés par la marine, les gardes-côtes japonais interviennent face à leurs homologues chinois qui réalisent régulièrement des incursions dans les eaux entourant les Senkaku : en 2019, 1 097 navires chinois ont été repérés dans les eaux japonaises contre 607 en 2018, comme le rappelle le quotidien du soir.  Dans les airs également, des avions de combat F-15 nippons décollent quasi quotidiennement pour contenir les incursions d’aéronefs militaires chinois dans l’espace aérien japonais. Cette offensive chinoise à peine masquée se situe à tous les niveaux : en mai 2020, une attaque attribuée à des hacheurs chinois contre Mitsubishi Electric avait permis le vol des données du futur missile hypersonique de la célèbre entreprise japonaise.

Cette attitude chinoise soutenue par un rapide renforcement de toutes les composantes de l’Armée populaire de libération – qui ambitionne de jouer à armes égales avec l’armée américaine d’ici 2035 et devenir la première armée du monde avant 2050 – inquiète les Forces d’autodéfense (le nom officiel de l’armée japonaise).  Les dépenses de défense du Japon ont par conséquent atteint un niveau record de 5 313 milliards de yens (42 milliards d’euros) en 2020, soit le neuvième budget de défense du monde selon l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm. Un budget qui n’a cependant augmenté que de 1,2 % de 2019 à 2020, et de 2,4 % au cours de la dernière décennie, toujours selon l’Institut. Le bouclier défensif japonais se renforce (avec par exemple l’achat du missile de missiles antinavires longue portée), mais l’armée japonaise souhaiterait désormais acquérir des capacités offensives, grâce à du matériel lui permettant, par exemple, de frapper un pas de tir de missiles en territoire ennemi avant la mise à feu de ceux-ci.

Une armée très dépendante des États-Unis

Dans cette logique, les forces armées japonaises ont passé commande de 147 avions de combat américains de 5e génération F-35 (dont certains sont destinés à deux petits porte-avions en construction) et développé l’appareil de 6e génération F-X en coopération avec l’américain Lockheed Martin.  L’interopérabilité avec les forces américaines se développe – notamment dans les domaines maritime et aérien – dans le cadre d’une alliance bilatérale de sécurité de 1960 et qui se concrétise de nos jours par la présence 57 000 militaires de l’Oncle Sam dans l’archipel, dont 20 000 rien que sur la base d’Okinawa.

L’alliance avec les États-Unis est donc l’élément-clé de la stratégie de défense japonaise, d’autant plus que le pays du soleil levant est entravé par un certain nombre de facteurs qui l’empêchent pour l’heure de disposer d’une capacité de défense autonome. L’un d’eux est que, contrairement aux États-Unis et à d’autres pays développés, le Japon compte peu d’entreprises axées exclusivement sur la défense. Les entreprises japonaises fournissant les Forces d’autodéfense sont même majoritairement axées sur le secteur civil – Mitsubishi en étant un parfait exemple.  Une situation due à l’histoire du pays, qui a promu une politique étrangère et de défense pacifiste depuis sa défaite lors de la Seconde Guerre mondiale.

L’industrie de défense japonaise est par ailleurs handicapée par son manque d’innovations, ce qui peut surprendre compte tenu des prouesses réalisées depuis un demi-siècle par le Japon en la matière dans d’autres secteurs de l’économie. Ceci explique que les Forces de défense se fournissent en bonne partie via l’achat d’équipements à l’étranger – des achats dont les montants sont passés de 1,7 milliard de dollars en 2014 à  6,4 milliards de dollars en 2019, selon l’analyste Michihiro Akashi, cité le 21 juin dernier par le site spécialisé National Defense. Le cas du programme d’avions de combat américain F-35 de Lockheed Martin est à ce titre significatif de la dépendance du Japon : le pays disposera d’une usine d’assemblage final de l’appareil, mais, contrairement à un certain nombre de nations européennes qui participent au programme, il n’a pas été impliqué dans le développement conjoint de la plate-forme ni dans la vaste chaîne d’approvisionnement internationale du programme. Précédemment, l’aviation japonaise s’était déjà équipée d’avions américains F-15 construits sous licence. L’importation de systèmes dernier cri étrangers et la production sous licence permettent à l’industrie de défense japonaise de survivre, mais ne peuvent lui permettre de se développer. Une situation qui explique et justifie sans mystère la position pro-Washington adoptée par Shigeru Kitamura.

Le défi posé par la Chine est de taille pour le Japon, et le contraint à sortir de son pacifisme. Grand exportateur pauvre en matières premières (en particulier énergétiques) l’archipel est profondément dépendant de son accès à la mer et doit à tout prix garder la maîtrise de son environnement maritime. Or, comme le rappelle La Croix, dans un article du 9 avril dernier, la Chine est passée à un niveau supérieur dans le crescendo de tensions qui se joue depuis 10 ans en promulguant une loi qui autorise désormais sa flotte d’une centaine de bâtiments de gardes-côtes (la plus importante au monde) à se doter d’armes de poing, mais aussi de canons, avec pour objectif de faire appliquer sa souveraineté sur les Senkaku. Selon Valérie Niquet, responsable du pôle Asie à la Fondation pour la recherche stratégique, Pékin veut « créer une ambiance nationaliste pour gagner en légitimité interne et faire pression sur les États-Unis et le Japon ». En réaction, le Japon a réactivé début avril des unités militaires amphibies ultra-mobiles restées en sommeil depuis 1945. La marine française a quant à elle envoyé des navires prendre part à un exercice militaire organisé par le Japon et les États-Unis en février dernier, avec comme objectif de « donner des signaux suffisamment forts pour montrer à la Chine que si les choses dérapent la communauté internationale sopposera à toute action de sa part », selon Valérie Naquet. Un front commun du « camp occidental » contre la menace militaire chinoise a donc pris forme autour du Japon. Si le pays ne peut assurer seul sa propre paix et sa sécurité face à un tel géant, la communauté internationale s’attend cependant, comme l’a bien résumé son ministre des Affaires étrangères Toshimitsu Motegi, à ce que le pays « joue un rôle plus proactif pour la paix et la stabilité dans le monde, à la mesure de ses capacités nationales ».

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