Sinaï : l’Égypte frappe les groupes terroristes au cœur

Publication: 25/01/2019

Après des années de troubles, l’Égypte a retrouvé un État fort et le chemin de la croissance économique. Un redressement qui contrecarre la stratégie des groupes terroristes de la région, qui s’opposent au Caire depuis plus de vingt ans. Daesh a notamment fait de la déstabilisation de l’Égypte sa priorité. En vain.

Depuis la destitution par l’armée du président islamiste Mohamed Morsi en 2013, l’Égypte a été la cible de nombreuses attaques terroristes. Menées par des groupes djihadistes, dont la branche égyptienne de Daesh, elles visent indistinctement les musulmans, la minorité chrétienne copte, les militaires et les policiers. Ces attaques ont principalement eu lieu dans le Sinaï, causant la mort d’un millier de membres des forces de l’ordre. L’attaque de la mosquée de Bir al-Abed durant la prière, le plus meurtrier que le pays n’ait jamais connu, a ainsi fait plus de 300 morts.

Jamais revendiquée, l’attentat est toutefois attribué à Daesh, principal suspect et l’un des groupes les plus actifs dans la région. En effet, alors qu’il est réduit à la défensive partout ailleurs, le groupe terroriste consacre de plus de plus de temps, de ressources et de talents à la déstabilisation de l’Égypte.

 

L’ombre de l’Amniyat ?

Ces talents se retrouvent au sein des services de sécurité et des opérations extérieures de Daesh, l’Amniyat, dans les méandres desquels s’est plongé le journaliste Matthieu Suc dans son récent ouvrage Les espions de la terreur. Renseignement, contre-espionnage, actions clandestines et projection de commandos entraînés à tuer sur des sols étrangers — et notamment en France — font partie des attributions de l’Amniyat : Abdelhamid Abaaoud, le présumé commandant opérationnel des attentats de novembre 2015 ; et Mehdi Nemmouche, l’auteur de l’attentat du Musée juif de Belgique en mai 2014, en sont les membres parmi les plus tristement célèbres.

Il est communément admis que l’Amniyat a souffert de l’effondrement du « califat » autoproclamé et aux assassinats ciblés de ses chefs qui se sont multipliés ces deux dernières années. Mais de nombreux éléments ont survécu (certainement aux environs d’Hajin, dans le sud-est de la Syrie) dont l’action dans une plus grande clandestinité ne représente en rien un handicap. Un groupe d’irréductibles qui a déjà prouvé son efficacité par le passé, et qui a jeté leur dévolu sur le front égyptien.

 

Objectif : embraser un pays multiconfessionnel

En se concentrant sur l’Égypte, les objectifs de Daesh sont multiples. Défaits sur le terrain en Irak et en Syrie, les djihadistes espèrent tout d’abord renforcer leurs actions sur ce front afin de retrouver une visibilité à l’international. Un cri sanglant à la face du monde et de Donald Trump, pour qui la menace de la « Dawla » (nom donné à Daesh par ses soutiens) n’est plus.

Il s’agit également pour eux de nuire à l’actuel président Abdel Fattah al-Sissi, qui a renversé son prédécesseur Mohamed Morsi issu d’une formation politique issue des Frères musulmans.

Pour parvenir à ses fins, Daech souhaite importer dans ce pays de plus de 100 millions d’habitants, comptant la plus importante communauté chrétienne du Moyen-Orient, une stratégie de guerre civile intercommunautaire qui a fait ses preuves en l’Irak. Comme le souligne Mokhtar Awad, spécialiste des mouvements terroristes à l’université George-Washington : « Les organisations terroristes veulent importer en Égypte la guerre totale. (…) Daesh a pris une posture radicale en considérant les chrétiens d’Égypte comme les chiites en Irak, estimant qu’ils peuvent être tués indistinctement et pour aucune autre raison que leur croyance »

Ces attaques répétées font partie d’une stratégie militaire, théorisée par un certain Abu Mawdud al-Harmasy, qui vise à mettre le feu au monde rural. Sous ce nom de plume, cet idéologue de Daesh « analysait » que le Djihad n’avait pu s’installer en Irak, en Syrie et au Yémen qu’après que les tensions entre religions ont été exacerbées. Dans son traité « Secret of Egyptian Enigma », al-Harmasy prône donc, dès 2014, une stratégie similaire. Résultat, en avril 2017, 45 personnes ont été tuées dans deux attaques suicide revendiquées par Daesh en pleine célébration des Rameaux à Alexandrie, la deuxième ville d’Égypte, et à Tanta, dans le nord du pays. C’est à la suite de cette double attaque que le président Sissi a décrété l’état d’urgence, renouvelé sans discontinuité depuis.

 

Tempête dans le Sinaï

Depuis, la riposte des forces militaires égyptiennes s’est intensifiée, dans une zone pourtant connue pour sa complexité. Daesh n’est en effet pas le seul groupe sur place : plusieurs centaines de brigades terroristes parcourent la zone, notamment les brigades ouzbèques dont l’historien Historicoblog a, à de nombreuses reprises, évoqué la barbarie et la sophistication.

Pourtant, en dépit de ces difficultés opérationnelles, l’opération « Sinaï 2018 », qui mobilise conjointement l’armée de terre, l’aviation et la marine égyptienne, a obtenu ces derniers mois des résultats décisifs dans la lutte contre le terrorisme. Selon le chercheur Ahmad Kamel Al-Beheri « Au cours des dix derniers mois, l’armée a atteint plusieurs des objectifs stratégiques qu’elle s’était fixés. Elle a réussi à liquider ou à capturer plusieurs dirigeants terroristes de premier ordre, dont le numéro un Abou-Ossama Al-Masri, le responsable de la gestion, Khaïrat Sami Al-Sobki, et le responsable des médias, Mohamad Gamal, ce qui a sensiblement affaibli sa capacité de nuisance. »

Aujourd’hui, l’armée entend donner le coup de grâce aux groupes terroristes de la zone. Selon le Monde Arabe, les forces égyptiennes concentrent aujourd’hui leurs efforts dans le triangle Rafah – El Arish – Cheikh-Zoueid, qui représente environ 2,5 % de la superficie du Sinaï. Une paille pour cet espace large de quelques 60 000km2, mais qui est pourtant stratégique. La zone a longtemps servi de base arrière aux groupes terroristes : pour Daesh, une défaite dans cette zone équivaudrait à la perte de Mossoul ou Raqqa en Syrie, qui avait précipité sa débâcle et son retour dans la clandestinité. La raison pour laquelle les analystes internationaux s’attendent à un effondrement des réseaux terroristes dans la zone en 2019, six ans après l’intensification de leurs attaques contre l’Égypte.

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