« L’alignement de la France sur la politique anglo-saxonne n’aide pas à constituer un contre-pouvoir stratégique en Europe »

Publication: 24/07/2019

Ancien directeur et rédacteur en chef de La Tribune de Genève, Guy Mettan est député au Grand Conseil du canton de Genève. Dans Le continent perdu : Plaidoyer pour une Europe démocratique et souveraine (éditions des Syrtes), son dernier livre, il plaide pour un nouveau projet européen.

Secret Défense : Vous décrivez les différentes tentatives d’unification de l’Europe à travers l’Histoire qui ont toutes échoué. En quoi l’Union européenne actuelle reproduit-elle les erreurs du passé ?

Guy Mettan : Différentes tentatives d’unification traversent en effet l’Histoire de l’Europe. Celles qui ont misé sur la force – Charlemagne, Napoléon, Hitler et Staline – n’ont pas duré longtemps. On peut gagner la guerre, mais plus difficile est de conserver la paix. Celles qui ont privilégié la coopération ont beaucoup mieux fonctionné. Que l’on pense, en particulier, au Saint Empire romain germanique, qui a tout de même duré près de 900 ans, ou à l’empire austro-hongrois.

Pourquoi une telle longévité ? Parce que des formes de représentativité au sein de ces ensembles supra-territoriaux permettaient aux différentes entités qui les constituaient de faire entendre leur voix à travers un réseau d’organes aux contours pas toujours très identifiables, mais solidement entrelacés. Il n’était évidemment pas question de démocratie au sens où on l’entend aujourd’hui. Pour autant, ces organisations politiques garantissaient des formes de sécurité et de libertés qui se sont notamment traduites par la constitution d’un marché commun, facilitant les échanges et l’essor du commerce. Au XVIIIe siècle, Karl Theodor von Dalberg, archevêque de Mayence, défendait ainsi le Saint Empire romain germanique en le décrivant comme « une construction gothique durable qui n’est pas construite selon les règles de l’art mais où l’on habite de manière sûre ».

L’Union européenne actuelle s’inscrit dans cette filiation. Elle respecte mieux l’aspiration des peuples à la liberté et à l’égalité, une tendance évidente de l’évolution européenne depuis plusieurs siècles, que le nazisme et le communisme ont cru pouvoir bafouer. Mais, comme le Saint Empire, qui s’est effondré après une longue période d’affaiblissement politique, de rétrécissement territorial et de dépérissement institutionnel, elle est victime de ses lacunes de gouvernance. Ses institutions ne cadrent plus avec les nécessités politiques du temps.

Secret Défense : Quels sont ces problèmes de gouvernance ?

G.M. : D’abord, un déficit démocratique qui se traduit par la mise à l’écart du politique. Ensuite, des déséquilibres géopolitiques. Internes, d’une part, avec l‘hypertrophie de l’Allemagne et la tutelle américaine qui s’exerce notamment au travers de l’Otan ; externes, d’autre part, avec l’exclusion de l’ère culturelle orthodoxe (les Balkans, l’Ukraine, la Russie…) par les pays de tradition catholique et protestante. Enfin, un système de gouvernance totalement opaque, fondé sur une superstructure technocratique, imbriquant des institutions et des instances avec des compétences différentes, auquel personne ne comprend rien.

Secret Défense : Que traduit selon vous l’essor du vote populiste en Europe ?

G.M. : Le vote populiste traduit précisément une frustration face à l’abandon du politique, c’est-à-dire l’association des peuples à l’exercice du pouvoir, au profit du marché et de la superstructure technocratique. L’opacité domine en toutes circonstances dans les processus décisionnels de l’UE – sur la signature des traités internationaux par exemple. Le Parlement, qui est la seule institution européenne ayant une apparence démocratique, n’a aucune compétence législative. Les citoyens ne sont jamais consultés et, quand par hasard ils le sont, leur décision n’est pas respectée. Les Français et les Néerlandais l’ont appris à leurs dépens en 2004.

D’un autre côté, les souverainistes n’ont pas de programme alternatif. L’Europe des nations n’est qu’un slogan. Quant aux libéraux, qui ne jurent que par l’Europe, le système actuel leur sied et ils font tout pour qu’il perdure. Avec succès, car l’incapacité des souverainistes à dégager une véritable vision de l’Europe les condamne à demeurer minoritaires au sein des instances européennes.

Secret Défense : Comment a-t-on glissé vers cette hégémonie allemande que vous décrivez ?

G.M. : Depuis son unification en 1871, l’Allemagne se voit comme la grande puissance continentale européenne face à l’Angleterre, première puissance maritime. Elle a d’ailleurs livré deux guerres mondiales pour tenter de consolider cette puissance. De par sa position géographique, elle est la porte d’entrée vers la Mitteleuropa, cet espace d’Europe centrale et orientale objet de toutes les convoitises. De facto, son poids démographique et économique depuis la réunification de 1991 en fait aujourd’hui l’Etat le plus puissant du continent. Elle impose ainsi à l’Europe une politique économique – le dogme de l’euro fort par exemple – adaptée aux besoins de sa population vieillissante. Et ce déséquilibre s’est encore accru avec le départ programmé du Royaume-Uni.

Secret Défense : Quelle est la réalité du « couple franco-allemand » ?

G.M. : Cette expression n’est utilisée que de ce côté-ci du Rhin ! L’Allemagne est la plus puissante et elle le sait. Fascinées par la réussite du capitalisme allemand, les élites françaises, à quelques exceptions près (Jean-Pierre Chevènement), ont longtemps refusé de voir la réalité de ce rapport de force. Mais l’affaiblissement continu de la France, alignée sans conditions sur la politique anglo-saxonne depuis son adhésion à l’Otan en 2009, n’aide pas à constituer un contre-pouvoir stratégique. Pourtant, de Gaulle avait  bien compris que pour faire pièce à la puissance anglo-saxonne d’une part et à la puissance germanique d’autre part, l’alliance franco-russe était vitale pour la France. Or aujourd’hui, la Russie est exclusivement considérée comme un adversaire…

Secret Défense : Qu’aurait à gagner l’Europe d’un rapprochement avec la Russie ?

G.M. : L’Europe aurait tout a gagner d’un partenariat avec la Russie, une puissance authentiquement européenne par sa culture et sa civilisation. Mais les préjugés antirusses hérités de la Guerre froide ont la peau dure. Ils sont surtout cultivés par les Américains qui tout intérêt à empêcher un tel rapprochement pour conserver leur emprise.

Washington exerce de fait sur l’Europe une influence qui dépasse de loin le pouvoir qu’on accorde à un allié. Cette influence passe le plus souvent par l’Otan dont l’impact sur l’ensemble de la construction européenne est exorbitant. Elle a d’ailleurs été théorisée par les néo-conservateurs, très présents autour de George W. Bush et des Clinton et revenus en force sous Donald Trump. Relisez Le Grand Echiquier de l’ancien conseiller du président Jimmy Carter, Zbigniew Brzezinski. Dès 1997, il y écrit noir sur blanc que, pour conserver leur hégémonie sur le monde, les Etats-Unis doivent briser la puissance russe en la coupant de l’Europe, notamment en faisant tomber l’Ukraine dans l’orbite occidentale. Un programme de division qui fut mené à bien en 2014, avec le soutien apporté à  l’aile la plus radicale des émeutiers de « l’Euro-Maidan »…

Secret Défense : Pourquoi faudrait-il refonder l’Europe et sur quel modèle ?

G.M. : Pour une raison qui tombe sous le sens : dans un monde globalisé, les nations européennes sont devenues trop petites pour répondre seules aux défis planétaires – réchauffement climatique, montée en puissance de la Chine, révolution numérique… Le problème s’est posé exactement dans les mêmes termes à la Suisse, au XIXe siècle. Pour peser face aux nations qui se formaient autour d’eux après les guerres napoléoniennes, les Helvètes ont ressenti la nécessité de se constituer en Etat fédéral, reposant sur le respect scrupuleux de l’identité de chacun des 22 cantons. Ce modèle me semble le mieux à même de convenir à l’Europe.

Le système fédéral permet en effet d’équilibrer les forces internes tout en préservant l’intégrité des nations qui le compose. Contrairement à ce que l’on pense, les libéraux n’ont jamais voulu d’un État fédéral puisqu’il régulerait le marché capitaliste. Il suppose également une participation du peuple et un contrôle des représentants, fort éloigné de la réalité actuelle de l’Union européenne. C’est bien pourquoi aussi, l’Allemagne refuse l’idée d’un Etat fédéral européen qui garantirait une égalité de traitement entre tous ses membres.

Quant au Français, façonnés depuis mille ans à un centralisme tatillon, le mot fédéralisme, qu’ils ne comprennent pas, leur fait peur. Il est pourtant synonyme de démocratie et de liberté, des mots qui devraient résonner positivement dans leurs oreilles.

 

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