ADP : bonne opération ou abandon de souveraineté ?

Publication: 24/06/2019

Le projet de privatisation d’ADP a connu un nouveau rebondissement avec la procédure de Référendum d’initiative partagée (RIP) déclenchée par un front uni de parlementaires d’opposition de tous les bords politiques. Pourquoi une telle résistance ?

Le gouvernement français n’en a pas fini avec l’incendie déclenché par son projet de loi Pacte sur les entreprises. Un an après sa présentation en Conseil des ministres, près de trois mois après son adoption par le Parlement, le feu couve toujours sous l’article 49 de ce Plan d’action pour la croissance et la transformation des entreprises. Au cœur de ce brasier qui a échauffé les esprits jusqu’aux ronds-points des Gilets jaunes, l’avenir du groupe ADP, ex-Aéroports de Paris. Le gouvernement a en effet l’intention de céder sa participation au capital de cette entreprise stratégique qui gère notamment les aéroports Paris-Orly et Paris-Charles-de-Gaulle.

Une entreprise florissante

De fait, pour un gouvernement en quête de liquidités, le groupe ADP fait figure de candidat idéal à la privatisation. Premier propriétaire foncier d’Île-de-France (6 686 hectares), il détient également des centaines de bâtiments, des centres commerciaux lucratifs, une filiale dans la téléphonie (Hub One) et des participations dans le capital de nombreux aéroports. Avec des bénéfices en hausse de 6,9% et un chiffre d’affaires de 4,47 milliards d’euros en 2018, ses perspectives de croissance sont excellentes. La puissance publique, qui détient 50,6% du capital de cette entreprise valorisé à 17 milliards d’euros, peut ainsi espérer récupérer 8 ou 9 milliards d’euros dans l’opération. Une manne qu’elle compte affecter au désendettement et à un fonds dont le rendement serait consacré à l’innovation. Mais ce qui n’aurait dû être qu’une simple formalité pour le gouvernement d’Edouard Philippe menace désormais d’un fiasco. Explications.

Pour répondre à l’adoption définitive du texte par le Parlement le 11 avril, 248 députés et sénateurs d’opposition, issus de tous les bords politiques, ont sorti de leur manche le référendum d’initiative partagée (RIP), une procédure encore inédite, introduite dans la législation en 2008. Une plateforme numérique a donc été ouverte le 13 juin par le ministère de l’Intérieur. Le but des adversaires du projet gouvernemental est de recueillir les 4,7 millions de signatures – soit, 10% du corps électoral – nécessaires pour tenter de soumettre par voie référendaire une proposition de loi visant à « affirmer le caractère de service public national de l’exploitation des aérodromes de Paris ». En bref, de rendre impossible leur privatisation. En attendant, opposants et partisans de cette cession, présentée comme « une priorité absolue » par le ministre de l’Economie, Bruno Le Maire, ont 9 mois pour faire valoir leurs arguments sur un dossier aux multiples ramifications. En voici les principaux.

Une question de souveraineté ?

Chez les opposants au projet, on reproche au gouvernement de vendre les « bijoux de famille » en se débarrassant d’une infrastructure stratégique essentielle à l’exercice régalien du contrôle des frontières et à l’intégrité du territoire. Avec 100 millions de passagers par an, les aéroports parisiens sont la première porte d’entrée sur le territoire national. Ils constituent donc un enjeu important de sécurité, particulièrement dans une période de risque terroriste élevé. Toutefois, a toujours assuré le gouvernement, même si ADP n’est plus détenu par l’État, les autorités publiques en charge de la sûreté de ces infrastructures stratégiques garderont leurs prérogatives. Pas question d’initier un quelconque changement sur la frontière, a encore récemment rappelé le chef du gouvernement, Edouard Philippe.

Par ailleurs, le monopole naturel exercé de facto par les aéroports parisiens assure à l’actionnaire une clientèle captive, qu’il peut servir sans concurrence. Transférer ce monopole à un acteur privé, c’est prendre le risque de créer un cartel ou une rente. Comme pour les autoroutes dont la privatisation n’a toujours pas été digérée près de quinze ans après, ainsi qu’en témoignent les débats parlementaires autour de la privatisation d’ADP. Contre-argument avancé par le gouvernement : le rôle de l’Etat n’est pas de gérer les galeries commerciales qui sont les principales sources de revenus des gestionnaires.

Le précédant de l’aéroport de Toulouse

Les opposants émettent également des doutes sur la clairvoyance de l’Etat dans ce type d’opération. Il est vrai que la vente de l’aéroport de Toulouse, en 2014, alors que le ministre de l’économie était un certain… Emmanuel Macron, ne plaide pas en sa faveur. La réforme aéroportuaire de 2004/2005 a en effet transféré aux collectivités territoriales la gestion d’environ 150 aérodromes régionaux. Depuis, trois aéroports ont été cédé au secteur privé (Lyon, Nice et Toulouse). A Toulouse, un groupe chinois, Casil Europe, est devenu actionnaire principal. Un échec retentissant. Au bout d’un an, ce groupe sans expérience aéroportuaire a siphonné une partie des réserves financières de l’entreprise au détriment des investissements promis. Un rapport de la Cour des comptes de novembre 2018 pointe ainsi un achat motivé par la « stratégie d’influence de la puissance chinoise » plutôt que par un réel projet industriel.

Une bonne opération financière ?

La pertinence économique de l’opération est également au centre des critiques. Le gouvernement a laissé entendre que le fonds pour l’innovation créé avec les recettes de la vente d’ADP rapporterait 200 à 300 millions par an pour l’innovation. Une stratégie dont on peut légitimement interroger le bien-fondé. De fait, ADP rapporte environ 4% par an à ses actionnaires, selon les chiffres de 2017. Ces revenus assurés ne pourraient-ils pas nourrir directement le fonds sans vendre l’entreprise ? Les revenus du capital fluctuent d’une année sur l’autre, affirme de son côté le gouvernement, et c’est justement parce que l’entreprise est bonne santé que l’Etat en obtiendra le meilleur prix.

Un gouvernement qui prend cependant soin de ne plus parler de « privatisation » mais de « concession ». Le projet prévoit effectivement une rétrocession à l’Etat au bout de… 70 ans. L’ancien porte-parole, Benjamin Griveaux, a estimé que ce dernier pourrait conserver une partie du capital même si « aucune décision n’a été prise ». Difficile d’y voir clair dans la communication gouvernementale…

Une épine dans le pied d’Emmanuel Macron

ADP demeure ainsi comme une épine dans le pied d’Emmanuel Macron qui risque de devoir en passer par un référendum périlleux politiquement. Accusé de compromettre l’avenir d’un secteur stratégique dont dépendent 600 000 emplois, le président de la République apparaît pour ses contempteurs comme un champion de la prédation des services publics par des intérêts privés. Un bradeur de patrimoine national. Aux Etats-Unis par exemple, l’écrasante majorité des 3 300 aéroports du pays est la propriété des Etats ou des collectivités locales. Certes, le parti présidentiel a beau jeu de rappeler aux uns les privatisations massives du gouvernement de Lionel Jospin et aux autres, leur soutien au « libéral » François Fillon, lors de la campagne de 2017. C’est sans doute oublier un peu vite que la France n’échappe pas, même au travers de ses représentants, aux tensions d’une époque marquée, partout dans le monde, par un « besoin de protection plus fort que le désir de liberté » (François Lenglet). De fait, à l’heure de la réaffirmation généralisée de la puissance publique, le « Nouveau Monde » d’Emmanuel Macron paraît parfois singulièrement décalé.

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