Pékin agite la menace des terres rares

Pékin étudie la possibilité de restreindre ses exportations de terres rares, faisant planer la menace d’une pénurie mondiale de ces métaux stratégiques indispensables à l’industrie militaire.

A la Maison Blanche, les protagonistes ont changé mais les relations avec la Chine restent toujours aussi tendues. Et, pour Joe Biden, cela pourrait être un premier test à forte intensité. Selon un article paru sur le site du Financial Times le 16 février, Pékin aurait lancé l’idée auprès de plusieurs industriels chinois de réduire fortement ses exportations de terres rares, notamment dans le but d’atteindre l’industrie de défense américaine. Laquelle est très dépendante de ces métaux stratégiques utilisés dans la fabrication d’équipements sensibles, type capteurs pour les radars ou pour les sonars. Si Pékin mettait sa menace à exécution, les Etats-Unis se trouveraient ainsi dans la peine pour fabriquer le F35, leur fleuron technologique à 85 millions de dollars. Le chasseur furtif américain qui équipe une quinzaine d’armées de l’air, l’US Air Force en tête, embarque pas moins de 417 kilos de terres rares par appareil…

Le quasi-monopole chinois

D’après cet article, les autorités chinoises songeraient ainsi à inscrire les terres rares sur la liste des produits contribuant à la « sauvegarde de la sécurité de l’Etat ». Un levier stratégique que l’Empire du Milieu a déjà actionné dans le passé. En 2010, il avait suspendu ses livraisons au Japon pour obtenir la libération du capitaine d’un chalutier chinois détenu après s’être aventuré près d’îlots de la mer de Chine orientale, revendiqués par les deux pays. Depuis, Pékin conserve cette arme géopolitique bien au chaud. Sa dernière menace de rétention remonte à mai 2019, en pleine guerre commerciale avec Washington. « Si les États-Unis tentent de bloquer le développement de la Chine, écrivait alors le quotidien Global Timestôt ou tard la Chine se servira des terres rares comme d’une arme ». Ce moment est-il arrivé ? Toujours est-il que le risque est pris au sérieux par le Pentagone, puisque la Chine contrôle presque 80 % du marché mondial.

Un quasi-monopole qui ne laisse pas d’étonner alors que ces ressources naturelles sont essentielles pour les industries militaires mais aussi pour la fabrication des smartphones ou celle des panneaux photovoltaïques. Les terres rares sont un sous-ensemble des métaux rares comprenant 17 éléments aux propriétés voisines – le scandium, l’yttrium, et les quinze lanthanides. Elles entrent dans la composition de la plupart des produits technologiques que nous utilisons au quotidien. Elles permettent, par exemple, de miniaturiser les téléphones mobiles tout en conservant leur efficience. Une étude du CNRS a montré qu’en raison de ses besoins technologiques et de la transformation écologique, l’humanité consommerait plus de métaux rares entre 2018 et 2048 que depuis l’origine du monde.

Le « cadeau » fait à la Chine

De rares, ces métaux n’ont en pourtant que le nom. Présents partout sur terre où ils sont mélangés naturellement à l’écorce terrestre, leur quantité disponible sur le marché sont cependant très faibles par rapport à la demande croissante dans les industries de pointe. 130 000 tonnes de terres rares sont produites chaque année, contre 2 milliards de fer. 15 000 fois moins ! Et elles sont chères. Un kilogramme de gallium vaut 150 dollars, soit 9 000 fois plus que le fer.

S’ils sont chers et extraits en faible quantité par rapport aux autres métaux, dits abondants, c’est que leur exploitation nécessite un outil industriel extrêmement développé. Le minerai doit être extrait de dizaines de kilos de roches, raffiné et transformé avec des produits chimiques. C’est bien pourquoi les pays occidentaux ont délaissé l’exploitation de leurs mines de métaux rares, jugées trop polluantes, à partir des années 1980. La Chine, qui n’avait pas le même niveau de développement qu’aujourd’hui, a sauté sur l’occasion. Avec des conséquences sociales et environnementales désastreuses, l’activité minière liée aux métaux rares provoquant dans certaines régions, notamment en Mongolie intérieure, une pollution accélérée des sols et des nappes phréatiques. Mais Pékin a toujours accepté de payer ce prix qui paraîtrait exorbitant pour toute société occidentale. Avec Pyongyang, il est aujourd’hui quasiment le seul fournisseur de terres rares dont il contrôle les mines et commercialise la production.

Comme d’autre pays, les Etats-Unis ont réagi depuis que cette menace a pris corps, mobilisant leur industrie minière pour qu’elle développe à son tour des études de prospection. Mais il faut plus de 20 ans entre la découverte d’un gisement et sa mise en exploitation, un laps de temps incompatible avec les cycles industriels. En outre, le risque politique avec des populations sensibilisées au respect de l’environnement est à prendre en considération. De son côté, l’Europe cherche des substituts aux terres rares ou travaille sur leur recyclage. C’est notamment une piste qu’étudie aujourd’hui la France. En attendant, La Chine a très bien compris que, sur ce dossier, elle tenait une position de force. Et, elle compte bien en tirer profit.

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