Londres contre-attaque face aux oligarques

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Le Royaume-Uni, qui fait figure de terre promise pour les milliardaires originaires de l’ex-bloc soviétique, tente de durcir le ton face à la toute-puissance des oligarques. Avec la condamnation du milliardaire kazakh en cavale Moukhtar Abliazov, les autorités britanniques envoient un message fort. 

Du rififi à « Londongrad ». Le 13 novembre, la High Court of Justice, Business and Property Courts of England and Wales a émis un « ordre de gel mondial des avoirs » du milliardaire kazakh Moukhtar Abliazov. Une décision rare – suffisamment pour être qualifiée dans le milieu feutré des juristes financiers d’ « arme nucléaire » ou pour mériter le surnom de « Mareva » –, qui fait suite à la demande de la banque kazakhe BTA, dont l’ancien président du conseil d’administration n’est autre que Moukhtar Abliazov. Moukthar Abliazov qui, un beau matin, a disparu de la circulation, accusé par BTA d’avoir détourné la coquette somme de 6,4 milliards d’euros.

Condamné au Kazakhstan à la réclusion à perpétuité en 2018, l’ancien banquier déchu vit désormais en France, où il a été arrêté et mis en examen en octobre dernier, malgré son statut de « réfugié politique ». Le séquestre planétaire prononcé par le juge londonien vise également les biens que les proches de Moukhtar Abliazov sont suspectés de dissimuler aux quatre coins du globe pour le compte de celui-ci. Les avoirs de son gendre, Iliyas Khapunov, exilé quant à lui à Genève, sont donc eux aussi concernés par cette mesure de séquestre émise par la banque BTA.

Comment la bonne société britannique a été infiltrée par les milliardaires de l’Est

Le jugement britannique à l’encontre de Moukhtar Abliazov vient clore une saga judiciaire internationale longue de plusieurs années. Mais la décision de la Cour londonienne pourrait également être le révélateur de tensions grandissantes entre les autorités anglaises et la quantité d’oligarques qui ont élu domicile au Royaume-Uni. Depuis la chute de l’URSS en 1991, les gouvernements britanniques, de droite comme de gauche, se sont en effet efforcés d’attirer sur leur territoire tout ce que les pays de l’ancien bloc soviétique – Russie, mais aussi Ukraine, Kazakhstan, etc. – comptent de milliardaires en vue – ou en disgrâce – dans leur propre patrie.

Objectif à demi avoué : capter, au profit de l’économie britannique, les colossaux flux financiers que drainent ces magnats de l’Est. Avec un certain succès, de nombreux oligarques élisant Londres et sa City comme terre promise : Roman Abramovitch, le tycoon de l’acier qui a racheté le club de Premier League de Chelsea ; Evgeny Lebedev, désormais à la tête du quotidien Evening Standard ; Vladimir Chernukhin ; Arkady Rotenberg ; Andrew Goncharenko ; Oleg Deripaska ; etc. Accueillis à bras ouverts par les autorités britanniques, la plupart de ces milliardaires bénéficient même d’un « golden visa », un laisser-passer spécialement inventé à leur attention en 2008, qui facilite leur installation et celle de leurs proches sur le sol anglais.

Pendant longtemps, Londres a volontairement fermé les yeux sur l’origine des capitaux emportés dans les valises de ces oligarques. La City londonienne et ses armées de banquiers, avocats fiscalistes et autres experts-comptables ont tiré d’immenses profits de la gestion de ces fortunes douteuses, alors que la simple présence de ces richissimes familles faisait exploser le prix du mètre carré au sein de la capitale britannique. Les politiciens anglais aussi y trouvaient leur compte, et certains membres de la famille royale eux-mêmes se sont acoquinés avec ces nouveaux riches si généreux.

De leur côté, les milliardaires venus du froid ont patiemment et méthodiquement infiltré la bonne société anglaise, colonisant les plus hautes sphères économiques, politiques, universitaires, culturelles et même sportives d’un establishment pourtant réputé imperméable à qui ne justifie pas d’une généalogie dûment certifiée.

Londres serre la vis contre les oligarques

Cet entrisme à tous crins ne pouvait passer inaperçu, au point que la presse anglaise renomme ce cercle d’influence « Londongrad ». Et que les parlementaires britanniques s’en mêlent eux aussi, jugeant nécessaire de publier en juillet 2020 un rapport du comité de sécurité du Parlement britannique sur l’ingérence du Kremlin dans la vie politique d’outre-Manche. Selon ses auteurs, c’est le noyautage des élites britanniques par les milliardaires de l’Est qui explique, en grande partie, l’aveuglement de la classe politique anglaise et la lenteur de l’exécutif à reconnaître l’existence et la gravité des menaces que cette omniprésence fait peser sur la démocratie anglaise. Le récent jugement de la Cour de Londres contre Moukhtar Abliazov, même s’il concerne un justiciable résidant en France, pourrait donc siffler la fin de la partie, et représenter le premier étage d’une offensive plus large du Royaume-Uni contre ces milliardaires au-dessus des lois.

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