De La Rue et Inexto associées au Maroc ? C’est l’industrie du tabac qui se frotte les mains

Publication: 21/08/2019

L’information est révélée par le média marocain Le Desk. De La Rue et Inexto envisageraient une alliance pour remporter le nouveau contrat de marquage fiscal des produits du tabac et de l’alcool au Maroc.

Fin septembre 2019, le nom de l’opérateur retenu pour le marquage fiscal des produits du tabac et de l’alcool au Maroc sera rendu public. Pas moins de treize entreprises ont soumis leur candidature lors de l’appel d’offres lancé en juin par l’Administration des Douanes et Impôts Indirects (ADII). Quatre ont été retenues pour la dernière ligne droite. Leurs noms sont bien connus. Il s’agit du Suisse Sicpa, de l’Indien Madras, du Français Inexto et du Britannique De La Rue. Dans cette course de demi-fond, Sicpa, qui assure le service de marquage fiscal au Maroc depuis 10 ans, fait figure de favori. Le rôle d’outsider est tenu par Madras Security Printers, de plus en plus actif sur les marchés émergents. Suivent De La Rue et Inexto qui vont donc devoir se retrousser les manches s’ils veulent conserver une chance de franchir la ligne d’arrivée en tête.

Est-ce la raison pour laquelle ces deux entreprises prépareraient discrètement une solution conjointe ad-hoc pour le marché marocain ? L’information est en tout cas révélée par le média d’investigation marocain Le Desk. S’ils ont bien déposé des offres séparées, le Britannique et le Français envisageraient en effet un mariage de circonstance qui semble, du moins sur le papier, pour le moins incongru. Quoi de commun entre l’honorable imprimeur britannique, fondé en 1821, et Inexto, qui, de notoriété publique, entretient des liens plus que douteux avec l’industrie du tabac par l’intermédiaire de sa solution de traçabilité tabac Codentify ? Et pourquoi De La Rue, spécialisée dans l’impression des billets de banque et de timbres fiscaux, accepterait de risquer sa réputation en s’associant avec Inexto ?

L’hypothèse d’un soutien technologique

Première hypothèse. Entré récemment sur le marché du marquage fiscal digital et ne maîtrisant pas les équipements de pointe de sécurisation des lignes de production, De La Rue serait à la recherche d’un partenaire technologique. Certes, la maison londonienne a frappé un grand coup en remportant l’appel d’offres pour le marquage fiscal aux Emirats Arabes Unis et en Arabie saoudite. Mais ces deux marchés ont été gagnés en 2019, soit moins d’un an après que De La Rue a décidé de changer de stratégie en se concentrant sur les marquages fiscaux digitaux. Jeune entrant sur ce marché, le Britannique pourrait ne pas disposer de l’assise technologique suffisante pour gérer un marché multiproduits de la taille du Maroc. L’alliance dénoncée par Le Desk pourrait alors prendre la forme d’un projet de sous-traitance à Inexto de la partie digitale de ses produits.

Une hypothèse crédible quand on sait que la très ancienne maison sous-traite déjà les activités d traçabilité tabac dont elle est chargée à Atos / Worldline, pour un contrat avec le Royaume-Uni. Une information corroborée par le quotidien britannique The Time dans un article consacré à l’imprimeur… et que l’on retrouve également sur le site de la Commission européenne.

Les détracteurs de Codentify ont longtemps affirmé qu’Atos, directement ou par le biais de sa filiale WorldLine, travaillait toujours avec l’industrie du tabac pour la traçabilité de ses produits. Ces allégations n’ont jamais été formellement prouvées, mais Le Desk l’affirme dans un article publié récemment. Quant à Atos / WorldLine, l’entreprise n’a jamais confirmé ou démenti ces accusations. Le lien entre Codentify et De La Rue semble donc ténu. Toutefois, si l’alliance entre Inexto et De La Rue se confirme, elle viendrait en contradiction totale avec le protocole de l’OMS qui stipule qu’il ne doit exister aucun lien entre l’industrie du tabac et l’entreprise chargée de la traçabilité des cigarettes. Le Maroc n’étant toutefois pas partie a ce texte de l’OMS, cette hypothèse s’avère crédible.

L’hypothèse d’un soutien financier

L’autre hypothèse serait celle d’un soutien financier à De La Rue, qui traverse depuis un an une très mauvaise passe. En mai dernier, De La Rue a ainsi annoncé une baisse de 77 % de ses bénéfices annuels et une dette qui avoisine aujourd’hui les 107,5 millions de livres. Des résultats qui ont miné l’ambiance lors de la dernière assemblée générale de la société. Au cours de débats houleux, le fonds activiste Crystal Amber (4,58% du capital) a sonné la révolte contre le président de l’entreprise, Philip Rogerson. Il lui reproche notamment une prime de 197 000 livres, accordée au directeur général Martin Sutherland, pourtant en instance de départ. Un Sutherland qui a même vu son salaire augmenter de 20% l’année dernière. Si Rogerson a finalement été réélu, c’est à la tête d’un bateau qui dérive dangereusement.

La perte, en avril dernier, du contrat des futurs passeports britanniques au profit du franco-néerlandais Gemalto, spécialiste de la sécurité numérique, inquiètent tout particulièrement les actionnaires. D’autant plus que ce manque à gagner de 490 millions de livres est venu s’ajouter à un défaut de paiement de 18,1 millions de livres d’un client vénézuélien incapable de payer sa facture. Toujours est-il que la perte de ce contrat a conduit De La Rue à se séparer purement et simplement de sa division passeports, cédée à HID Global pour 42 millions d’euros. L’entreprise suédoise rivale récupère dans l’opération l’usine de fabrication de De La Rue à Malte, son logiciel et ses contrats. Conséquence, l’avenir des 200 employés de sa division passeport est plus qu’incertain. De La Rue a en revanche conservé la division marquage fiscal, ouverte l’an dernier, ce qui pose la question de sa capacité d’investissement au Maroc.

Ces vents contraires ont entraîné l’émission de trois avertissements sur bénéfices en l’espace de 15 mois et ont fait dévisser l’action De La Rue à la bourse de Londres. Pour ne rien arranger, l’entreprise anglaise est sous le coup d’une enquête du Serious Fraud Office (SFO, l’agence gouvernementale anti-corruption britannique) pour des soupçons de corruption au Sud-Soudan, un pays qui lui a confié la conception de sa monnaie lors de son indépendance en 2001.

Le contrat de la dernière chance ?

Dans ce contexte, on comprend mieux la nécessité vitale pour De La Rue d’engranger au Maroc un contrat bien plus rémunérateur que ceux qu’elle conserve aux Emirats Arabes Unis ou en Arabie Saoudite. Mais ce dernier requiert de lourds investissements pour une entreprise au bord du chaos et sans expériences préalables dans le domaine du marquage fiscal digital. Impassible, De La Rue a annoncé vouloir investir dix millions d’euros au Maroc. Mais pourrait-elle seulement tenir ses engagements ? Un rapprochement avec Inexto et sa technologie Codentify permettrait sans doute de lever l’obstacle. « Inexto ne serait dans la course que pour permettre à De La Rue de s’en prétendre indépendant », écrit Le Desk. Affaire à suivre…   

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