10 ans après la mort de Kadhafi en Libye : après lui, le Déluge ?

Dix ans après le soulèvement populaire et la guerre civile, le chaos et les divisions règnent toujours en Libye. Malgré la constitution d’un gouvernement intérimaire d’union nationale, voté par les membres du Forum de dialogue politique libyen (FDPL) sous l’égide des Nations unies, la réconciliation nationale semble loin d’être acquise : le clan Kadhafi et les Frères musulmans gagnent du terrain, laissant peu de place aux éléments stabilisateurs du pays.

Le 17 février 2021, c’est dans un pays fragmenté que les Libyens ont célébré le 10e anniversaire de la révolution de 2011, survenue à l’occasion de ce qu’on a appelé « le Printemps arabe », signant dans le pays la fin de règne d’un autocrate en place depuis 42 ans : Mouammar Kadhafi. Il fallait à l’époque reconstruire le pays et créer ex nihilo des institutions démocratiques à partir des cendres d’un Etat autoritaire.

Libye année zéro

Mais dès 2014, le pays connaît une guerre civile entre notamment trois gouvernements : le gouvernement d’union nationale (GNA) de Fayez el-Sarraj, le gouvernement de Tobrouk qui s’est distingué par ses actions anti-terroristes et anti-salafistes, et le gouvernement de Tripoli dominé par les Frères musulmans et soutenu par la Turquie. Selon l’Armed Conflict Location and Event Data project (Acled) de l’Université du Sussex, les conflits armés provoqueront 14 510 morts au moins, dont 2 438 civils, entre 2014 et 2019.

Traumatisées par la guerre civile et aspirant à trouver une solution politique à la crise du pays, les forces en place décident de créer en 2020 un Forum de dialogue politique libyen (FDPL). Appelée aussi le « Forum des 75 » – car constitué de 75 membres représentant toutes les tendances politiques du pays -, cette série de réunions, menées sous l’égide de la Mission d’appui des Nations unies en Libye, a entrainé la désignation, le 5 février 2021, d’un gouvernement intérimaire avec à sa tête le chef du conseil présidentiel : Mohammed Younes el-Menfi. Ce nouveau gouvernement est chargé d’élaborer une feuille de route et de limiter, notamment, les ingérences étrangères, avec en ligne de mire l’élection présidentielle et les élections législatives du 24 décembre 2021.

Dysfonctionnements au sein d’un Forum noyauté par la Turquie

Problème : la liste des participants au forum fait polémique, la carte politique libyenne étant  complexe et morcelée, et la représentativité des différents partis non effective. A titre d’exemple, des représentants de certaines ethnies (Berbères, Toubous, Touaregs) n’y figurent tout simplement pas, tout comme certains partis politiques, comme la Coalition des forces nationales pourtant vainqueur des élections depuis 2011. A l’inverse : sur les 75 membres du Forum de dialogue politique libyen, 42 sont Frères musulmans ou affiliés à l’organisation d’une manière ou d’une autre, c’est-à-dire sous influence turque, provoquant l’hostilité d’autres membres, certains refusant même d’assister aux réunions.

Un connaisseur du dossier évoque également des dysfonctionnements constitutionnels, excluant par exemple du processus électoral à venir certaines personnalités politiques de premier plan du pays, à l’image de Khalifa Haftar, homme fort du gouvernement de Tobrouk et de la Cyrénaïque, à la tête de l’Armée nationale libyenne (ANL), l’un des artisans de la lutte antiterroriste dans le pays et redouté par les Islamistes. Le Maréchal Haftar se disait pourtant ouvert au dialogue dès 2019 quand certains prônaient des solutions militaires.

La liste des membres du Forum a donc entrainé chez les intellectuels et organisations de la société civile une immense suspicion. Comment parvenir à un dialogue politique si l’on en exclut certains représentants de premier plan ? Autre sujet de préoccupation, entachant un peu plus la légitimité du gouvernement intérimaire : le Premier ministre Abdulhamid al-Dabaiba « a été accusé d’avoir soudoyé plusieurs membres du Forum de dialogue politique libyen (FDPL) pour obtenir leur vote » du 5 février 2021 selon Jeune Afrique.

Difficile, dans ces conditions, d’imaginer construire, en l’état, la réunification du gouvernement et à terme l’unification de la Libye, sur des bases aussi bancales.

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