Le Maroc frappe le terrorisme au portefeuille

Publication: 20/09/2018

Le royaume chérifien lutte contre le terrorisme en asséchant ses sources de financement, comme les recettes issues des cigarettes de contrebande, grâce au travail du Bureau central d’investigations judiciaires (BCIJ) et via un arsenal d’outils techniques comme le Système automatisé de marquage intégré en douane (SAMID).

En août 2017, juste après les attentats de Barcelone, des enquêteurs marocains sont dépêchés sur place pour épauler les services espagnols. D’autres, restés au Maroc, conduisent des arrestations et des interrogatoires, dirigés contre des Marocains soupçonnés d’avoir été en contact avec les auteurs des tueries. Les deux équipes appartiennent au tout nouveau Bureau centrale d’investigations judiciaires (BCIJ), sorte de « FBI à la marocaine », issu en 2015 de la coopération entre la Direction générale de la surveillance du territoire (DGST) et la Brigade nationale de la police judiciaire (BNPJ). Son patron, Abdelhak Khiame, ancien directeur de la BNPJ, espère alors développer les « partenariats » entre son service et les services de renseignements étrangers. Et les attentats de Barcelone semblent lui donner raison. « L’un des principaux enseignements à tirer des attentats de l’année dernière en Catalogne est la nécessité de renforcer l’échange permanent d’informations entre les différents services de renseignements » avoue-t-il en août dernier à l’agence de presse espagnole EFE.

Système de marquage fiscal

Raison pour laquelle depuis plusieurs mois, le Maroc passe à la loupe sa grande diaspora en Europe, en coordination avec les services de police européens, face aux nombreux cas de radicalisation de leurs jeunes migrants. Rabat, souvent présentée dans le monde arabe – et même au-delà – comme un modèle à suivre en matière de lutte antiterroriste, s’intéresse autant aux méthodes préventives que répressives, et n’hésite donc pas à renforcer l’aspect extraterritorial de ses enquêtes. Il y a quelques années, les autorités marocaines ont même adopté un système pour enrayer le financement du terrorisme sur son territoire, certaines cellules djihadistes ayant recours aux produits de contrebandes pour gonfler leurs portefeuilles.

En 2015, le Centre d’analyse du terrorisme (CAT) affirmait effectivement que « les organisations terroristes s’inspirent des méthodes du crime organisé pour financer leurs opérations. Cette situation résulte de [leur] volonté d’accroitre ou de diversifier leurs sources de financement […] ». Résultat : « Près de quinze organisations terroristes dans le monde recourent régulièrement et dans des proportions importantes à la contrebande et à la contrefaçon de cigarettes pour se financer […] ».

C’est le cas, notamment, d’Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI), dont l’un des commandants, Mokhtar Belmokhtar, se fait appeler « Mister Marlboro ». En 2011, selon le CAT, l’un des membres d’AQMI, interrogé par un juge algérien, révèle l’emprise de ce dernier sur les trafics régionaux ; « les profits réalisés par le trafic d’armes, de cigarettes et de voitures, […] avaient permis à son groupe d’acquérir du matériel militaire, des moyens de transport et de communication, ainsi que des composants d’explosifs. » Dès 2010, l’Administration des douanes et impôts directs (ADII) met donc en place un système de marquage fiscal – le SAMID (Système automatisé de marquage intégré en douane), développé par la société suisse SICPA –, qui permet au Maroc de repérer les produits de contrebande qui arrivent sur son sol. Boissons et tabac en tête.

Un coup double, puisque Rabat a pu augmenter l’efficacité de la perception des recettes fiscales – les fameux droits d’accise – tout en muselant le commerce illicite, alors que le trafic de cigarettes, selon le CAT, représente plus de 20 % des sources de financement des organisations terroristes. Les recettes liées à la taxe intérieure de consommation (TIC) sur le tabac ont ainsi atteint plus de 10 milliards de dirhams l’an dernier, contre 9 milliards en 2015 et 9,8 milliards en 2016. Soit une augmentation de 15 % en deux ans.

Coopération avec Europol

Dans le même temps, le BCIJ accumule les succès. Entre 2015 et début 2018, selon les chiffres officiels, Rabat arrête 811 présumés terroristes et 99 « revenants » – des nationaux partis faire le djihad en Syrie et en Irak notamment –, démantèle 51 cellules terroristes et saisit près de 60 millions de dirhams, 50 tonnes de cannabis, plus de 35 000 pilules psychotropes et 4,3 tonnes de cocaïne. Ceci entre autres affaires de crime en bande organisée résolues. Un tableau de chasse fourni, dû en (grande) partie à la bonne entente entre les différents services marocains, selon Abdelhak Khiame. « Notre point fort au Maroc, c’est la coordination entre tous les services de sécurité. Nous tenons régulièrement des réunions, parfois à raison de trois par semaine, pour échanger des renseignements et coordonner les actions avec les différentes composantes de l’appareil sécuritaire » explique-t-il à Jeune Afrique en mars dernier. Autre avantage déterminant : le champ d’action du BCIJ, compétent en ce qui concerne les affaires liées à la sûreté de l’Etat, selon l’article 108 du nouveau code pénal marocain, mais également celles liées à la contrefaçon ou à la falsification de monnaie, au trafic de stupéfiants ou d’armes.

A présent, Abdelhak Khiame espère de l’Union européenne (UE) qu’elle satisfasse à sa demande de coopération toujours plus poussée entre les renseignements des Etats membres et le BCIJ. « Je pense que la base de données de toutes les agences responsables de la sécurité en Europe comme Europol doit être partagée avec les pays du Nord de l’Afrique comme le Maroc » partage-t-il à EFE il y a quelques semaines. A ce titre, en juillet dernier, le Parlement européen a adopté une résolution recommandant à Bruxelles de signer un accord avec Rabat sur l’échange de données personnelles. Ceci toujours dans le but de renforcer la coopération en matière de prévention et de lutte contre le terrorisme et la criminalité organisée. Une source sécuritaire de confier à l’agence de presse espagnole : « Europol a demandé des informations au Maroc à plusieurs reprises, mais a été réticente à donner accès à la sienne au motif que la législation marocaine sur la protection des données n’est pas adaptée à la législation européenne. » Le débat, en tout cas, est lancé – de part et d’autre de la Méditerranée.

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