Bénin : le vrai-faux dialogue politique de Patrice Talon

Publication: 19/11/2019

Le chef de l’Etat a initié un dialogue politique afin de sortir le pays de la crise née du dernier scrutin législatif, qui s’est tenu le 28 avril en l’absence de l’opposition. De façon ironique, celle-ci est cependant toute aussi absente de ce « dialogue », faute d’y avoir été conviée.

Absence de l’ensemble de l’opposition

« On peut regretter – et je l’ai regretté personnellement – qu’à ce dialogue certains acteurs clés de la crise qui ont une partie de la solution à notre problème, n’y soient pas, notamment les acteurs de l’opposition, l’ensemble de l’opposition ». Le professeur de droit constitutionnel Joël Aïvo exprime un sentiment partagé par une large majorité des personnalités politiques et des citoyens béninois.

Le « dialogue » annoncé par le président Patrice Talon a effectivement eu lieu du jeudi 10 au samedi 12 octobre au Palais des Congrès de Cotonou. Mercredi 16 octobre, le président Talon a rendu compte des travaux de cet exercice politique. Le Conseil des ministres en a pris acte et a marqué son adhésion aux recommandations qu’il qualifie de « consensuelles ».

Mais il s’agit d’un étrange consensus, à en croire les déclarations extrêmement critiques de nombreux membres de l’opposition. « C’est un dialogue d’exclusion ou une rencontre d’exclusion. Ça n’est pas du tout un dialogue dans le sens voulu par l’opposition au Bénin. Nous considérons que ce n’est qu’une séance de travail entre le chef de l’Etat et quelques partis politiques triés sur le volet par le ministère de l’Intérieur », s’insurge Donklam Abalo, porte-parole de l’USL de Sébastien Ajavon.

Il est loin d’être le seul à dénoncer un faux dialogue. « Pour nous, ce qui s’est passé les 10, 11 et 12 au Palais des Congrès n’engageait pas l’opposition ou du moins les forces de la résistance », confirme Guy Dossou Mitokpè, secrétaire général du parti Restaurer l’Espoir (RE) et membre des forces de l’opposition réunies au sein de la résistance nationale.

Interrogé sur l’éventuelle mise en œuvre des résolutions issues de ce dialogue, l’ancien député va encore plus loin : « Nelson Mandela disait que “ce qui se décide pour vous sans vous se décide contre vous”. Donc, ce comité dit d’experts […] c’est encore de l’exclusion. Parce que nous n’avons pas été informés, nous n’avons pas été touchés ».

Un dialogue qui « n’en est pas un »

Même son de cloche du côté de l’ancien vice-président de l’Assemblée nationale, Eric Houndété, qui estime que le dialogue politique du président Talon « n’en est pas un ». Il ne s’agit en réalité que d’une « farce où le chef de l’Etat a le dernier mot, c’est-à-dire que c’est lui qui décide et la contribution des autres ne compte pas ».

Mais si un échange entre les forces politiques du pays était exclu, quel était le véritable objectif de ce « dialogue » ? Pour le Parti communiste du Bénin (PCB) cela ne fait aucun mystère. Pour la formation politique, le prétendu dialogue initié par le président Talon n’a pour but que « la révision de la Constitution ».

Le PCB en veut pour preuve les propositions issues de ce dialogue, dont certaines reprennent des points qui figuraient dans le projet constitutionnel rejeté par l’Assemblée nationale en avril 2017. Le parti s’inquiète tout particulièrement de la probable institution d’élections générales dont les modalités d’organisation restent à définir et surtout de l’institution des parrainages des candidats aux élections présidentielles par des élus nationaux ou communaux.

Une préoccupation largement partagée au sein de l’opposition. « Si le certificat de conformité a été le piège majeur pour la parodie d’élections du 28 avril 2019, le prochain piège tendu à toute la classe politique est la question du parrainage des élus communaux pour l’élection présidentielle », fustige Guy Dossou Mitokpè.

« On ne peut pas continuer de diriger dans l’exclusion »

Pour le constitutionnaliste Joël Aïvo, l’inquiétude de la classe politique est compréhensible « à partir du moment où l’on sait, quand on prend le Parlement, qu’il s’agit d’un parlement monocolore dont les 83 députés soutiennent l’action du président ». Dans ce contexte, les parrainages pourraient bénéficier aux seuls candidats issus de la majorité. Idem pour les conseils communaux et municipaux, de plus en plus monocolores. « La crainte est, qu’à partir du moment où le portage des candidats devient un portage politique, que ce parrainage soit utilisé pour empêcher des candidats sérieux de se présenter à l’élection », résume le professeur universitaire.

Le constitutionnaliste s’inquiète également de la proposition de loi d’amnistie qui pourrait être examinée en procédure d’urgence. « L’amnistie ne peut pas, ne doit pas, blanchir un certain nombre de crimes qui sont pour certains des crimes de sang », prévient-il. Amnesty International ne dit pas autre chose : « une loi d’amnistie qui inclurait les auteurs de violations des droits humains pendant la période électoral est inacceptable », alerte l’ONG.

L’opposition dénonce pour sa part une manœuvre pour éviter de faire la lumière sur ce qui s’est « réellement passé ». Ainsi, pour Guy Dossou Mitokpè, l’amnistie pourrait être « une porte de sortie honorable qu’ils sont en train de chercher pour ceux qui ont impunément tiré sur nos populations. Nous continuons de réclamer la vérité ».

En attendant, une conclusion s’impose pour les forces de la résistance : en imaginant ce vrai-faux dialogue, Patrice Talon ne fait que poursuivre ses manœuvres de confiscation du pouvoir, de censure du multipartisme et d’exclusion du peuple.

« Une fois de plus, je crois qu’il urge que non seulement ce gouvernement mais que les membres de la majorité puissent comprendre qu’on ne peut pas continuer de diriger dans l’exclusion. On ne peut pas continuer de diriger en écartant les forces de l’opposition qui sont aujourd’hui quand même plus représentatives de la volonté du peuple », plaide Guy Dossou Mitokpè. Un appel qui pour l’instant ne semble pas avoir été entendu.

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