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Tabac : ton lobbying impitoyable !

Publication: 19/02/2018

Alors que la France et l’ensemble de ses voisins européens tentent de trouver de nouveaux leviers de lutte contre les dangers de la cigarette, le lobbying exercé par les géants de l’industrie du tabac s’intensifie.

“Le tabac, c’est tabou, on en viendra tous à bout !” Cette réplique culte tirée du film Le Pari résonne comme une vérité d’aujourd’hui exprimée par l’ensemble des autorités sanitaires. Pourquoi ? Parce que le tabac continue de peser lourd sur la facture. En 2017, une vaste étude publiée dans la revue Tobacco Control a révélé que le coût sanitaire et social du tabac en France était de 120 milliards d’euros environ par an. 2,1 millions de fumeurs décèdent chaque année dans le monde, de quoi placer l’industrie dans le viseur de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS).

 

Un lobbying puissant

Des mesures ont été prises en France afin de lutter contre l’addiction à la cigarette. En 1991, c’était la loi Evin qui posait les bases de l’interdiction du tabac dans les locaux à usage collectif et les transports. Jusqu’à ce qu’en 2006, un décret impose l’interdiction totale de fumer dans tout lieu public. En 2017, le paquet neutre est entré en vigueur afin de rendre la cigarette moins attractive. Prochaine grande étape : l’augmentation progressive du prix des paquets jusqu’à 10 € d’ici 2020.

En réponse à cette pression des autorités sanitaires, le lobby du tabac n’est pas resté inactif. Il s’est même considérablement musclé. En moyenne, selon l’ONG anti-tabac The Truth Initiative, Big Tobacco dépenserait près d’un million de dollars par heure pour son marketing (lobbying inclus).

Un autre rapport de l’ONG ASH illustrait cette montée en puissance des industriels en 2014 : pas moins de 111 structures seraient en relation avec Big Tobacco aux États-Unis et en Europe. Ces structures vont du cabinet de lobbying et de relations publiques (European Smoking Tobacco Association, Burston-Marsteller), aux think tanks (Cato Institute, Institute of Economic Affairs) ou encore aux associations de consommateurs (FOREST, Save Our Pubs and Clubs).

 

Plus de 160 lobbyistes du tabac enregistrés à Bruxelles

Comme pour illustrer cette montée en puissance, le lobbying du tabac s’est montré de plus en plus agressif en Europe. En 2012, on se souvient de “l’affaire Dalli”, du nom du commissaire européen maltais chargé de la Santé, contraint de démissionner au prétexte d’un conflit d’intérêts sur le “snus”, un tabac à sucer autorisé en Suède, interdit dans le reste de l’Union Européenne. En réalité, il s’agissait d’un “torpillage organisé par l’industrie du tabac”selon un fin connaisseur du dossier.

A Bruxelles comme à Strasbourg, la machine Big Tobacco  tourne à plein régime. Les lobbyistes de l’industrie arpentent les halls de la Commission et du Parlement. Pour Philip Morris International (PMI), pas moins de 161 lobbyistes étaient actifs à Bruxelles au moment des discussions autour de la directive tabac !

Le journal Le Parisien avait d’ailleurs révélé les méthodes du numéro un mondial du tabac. Pour influencer la politique de Bruxelles, le groupe a dressé un classement exhaustif des députés européens, de leur sensibilité politique à leurs hobbies. Un profiling minutieux dont l’objectif est de repérer les individus les plus réceptifs à la doxa de l’industrie. Selon le quotidien, des députés français comme Stéphane Le Foll ou Brice Hortefeux auraient pu être pris pour « cibles ».

 

17 fois le PIB du Togo

Les pays africains n’échappent pas à l’emprise de l’industrie du tabac. Sur le continent, Big Tobacco fait preuve d’une rare agressivité.

Comme le révélait il y a quelques années l’émission télévisée Last Week Tonight, les majors réagissent violemment à l’encontre des gouvernements qui mettent en place des mesures anti-tabac : lettres de menace, pressions, procès…

Au Togo, État qui avait choisi de passer au paquet neutre, PMI a fait planer sur le gouvernement le risque de « poursuites judiciaires sans fin », avant que le pays ne décide, finalement, de rentrer dans le rang. Il faut dire que le cigarettier avait au moins deux avantages : l’expérience de plusieurs procès menés contre des États par le passé (Urugay, Australie) ainsi qu’un chiffre d’affaires de 74 milliards de dollars US, soit… dix-sept fois plus que le PIB du Togo.

 

Au Kenya, la pression prend une dimension politique. Un reportage télévisé révélait comment British American Tobacco, qui contrôle 70% du marché de cigarettes du pays, aurait aidé deux candidats à la présidentielle par le biais de soutiens occultes. A l’origine de ces révélations, Paul Hopkins, un ancien cadre de BAT, qui a dévoilé un vaste système de corruption sous la coupe du cigarettier. Hasard du calendrier ? A la même période, l’entreprise suisse Sicpa, concurrente directe de BAT, était accusée par l’ancien Premier Ministre Raila Odinga de corruption dans le cadre d’un marché gagné auprès de la KRA (Kenya Revenue Authority) pour la traçabilité de cigarettes et d’alcool.

 

Problème : selon le journal La Tribune de Genève, qui a mené l’enquête, aucune preuve solide n’a été apportée pour étayer les allégations de corruption à l’encontre de Sicpa. Quant à M. Odinga, il fait partie des quelques politiciens cités par Hopkins dans le scandale BAT pour son soutien appuyé à Mastermind, une filiale du cigarettier.

Sicpa aurait-elle été victime des méthodes douteuses de Big Tobacco ? Difficile à dire. Ce n’est en tout cas pas la première fois que le système Sicpa Trace est pris pour cible. En France, au Maroc, en Albanie ou au Brésil, la réputation de la société est régulièrement mise à mal sur des bases floues et jamais pour des raisons liées à l’efficacité du produit.

 

La traçabilité, nouveau cheval de bataille

Pour comprendre pourquoi l’industrie s’en prend aux entreprises proposant des solutions de traçabilité fiables, il faut revenir en Europe où les accusations de contrebande de cigarettes ont récemment éclaboussé… les cigarettiers eux-mêmes. Dans bien des cas, le commerce parallèle est organisé par les industriels eux-mêmes. (…) Les cigarettiers sur-approvisionnent les vendeurs de tabac en Andorre, au Luxembourg, en Belgique et en Espagne, pays proches de la France, pour alimenter les fumeurs et les non-fumeurs qui achètent le tabac pour le revendre ensuite dans des pays à fiscalité forte.” commentait le député Frédéric Barbier dans une interview pour Le Lanceur.

Constat partagé par le député François-Michel Lambert pour qui le commerce illicite de cigarettes est alimentée par l’industrie du tabac elle-même. « Les cigarettiers ont l’habitude, pour empêcher toute nouvelle mesure législative, réglementaire, fiscale d’agiter le chiffon rouge de la hausse potentielle du commerce parallèle, qu’ils organisent pourtant sciemment » dénonçait-il dans une tribune particulièrement incisive publiée sur Challenges.

Ces accusations n’ont pas empêché la Commission d’adopter, fin décembre 2017, des actes délégués de la directive tabac… qui remettent entre les mains des cigarettiers le contrôle de la traçabilité des paquets. Le “coup de force” a déboussolé les ONG qui ont tenté de s’y opposer, à l’instar de l’European Network for Smoking Prevention (ENSP) qui a haussé la voix le 15 décembre dernier à la Commission. Mal lui en a pris : selon La Lettre de l’Expansion, celle-ci aurait depuis perdu sa subvention européenne.

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