Souveraineté alimentaire : la France, géant aux pieds d’argile

Premier producteur agricole en Europe grâce aux vins et aux spiritueux, la France est néanmoins de plus en plus dépendante des livraisons intra-européennes. Alors que le gouvernement a fait de l’indépendance alimentaire un axe stratégique de sa politique, retour sur cet enjeu dont l’importance a été mise en exergue par la crise sanitaire.

Pendant les premières semaines du premier confinement, par peur de la pénurie, les Français se sont rués dans les supermarchés pour faire des réserves de pâtes, de sucre, de farine et de boites de conserves. Une précaution qui s’évéra inutile, les rayons des grandes surfaces n’ayant jamais cessé d’être approvisionnés. Mais ce réflexe compréhensible a posé avec une acuité nouvelle la question de la souveraineté alimentaire que l’exécutif prône désormais comme une priorité. La crise sanitaire a en effet dévoilé les forces, mais aussi les faiblesses, du modèle alimentaire français.

Une première place fragile

Ses forces d’abord. L’Hexagone conserve la première place en Europe en matière de production agricole. Selon Eurostat, sa valeur s’élevait à 77 milliards d’euros en 2019. Une performance qui place la France à la première place du classement européen, loin devant l’Allemagne (58,2 milliards d’euros) et l’Italie (57,8 milliards), ses concurrents traditionnels dans ce domaine. Depuis le milieu de la décennie 1970, l’économie française a ainsi toujours retiré des excédents de ses échanges de produits agricoles et alimentaires : près de 8 milliards d’euros en 2019, essentiellement grâce aux céréales.

Mais ce chiffre masque une réalité beaucoup moins réjouissante puisqu’il a été divisé par deux entre 2011 et 2017. Un recul historique, d’autant plus préoccupant qu’il traduit une tendance structurelle : les importations dans l’Hexagone ont presque doublé depuis le début des années 2000. A tel point que « la France pourrait connaître son premier déficit agricole en 2023 », selon un rapport sénatorial de 2019. Le premier depuis 1976, année de la grande sécheresse. Concrètement, sans le vin et les spiritueux, qui tirent ses exportations, la France connaitrait d’ores et déjà un déficit commercial agricole de plus de 6 milliards d’euros.

Des importations de plus en plus massives

De fait, la France importe beaucoup, et de plus en plus : 60% des fruits consommés, 50% des volailles, 40% des légumes et même un quart de la viande bovine. En outre, la majeure partie des produits para agricoles (engrais, machines, produits phytosanitaires, aliments pour bétail) utilisés pour la production sont fabriqués à l’étranger. En clair, si les frontières venaient à être fermées, c’est tout le secteur agricole français qui serait durablement affecté, et, avec lui, l’alimentation des Français.

Car la France est en réalité devenue dépendante, en particulier de l’Europe. Les importations de volailles ont par exemple plus que triplé en l’espace de vingt ans. Elles représentent aujourd’hui jusqu’à la moitié de la consommation nationale, contre à peine 13% en 2000. La hausse de l’import dans ce secteur est assurée par des livraisons intra-européennes venant d’abord de Pologne, nouveau champion de la filière, mais aussi de Belgique et des Pays-Bas. Les produits laitiers et la viande porcine connaissent également des évolutions similaires, avec une baisse ou une stagnation de la production nationale stimulant indirectement les importations, notamment d’Espagne ou d’Allemagne en ce qui concerne la production porcine.

De nombreuses incohérences

La loi Egalim, promulguée en 2018, tente bien d’enrayer le déclin. Mais les mesures adoptées pour, entre autres, « favoriser une alimentation saine, sûre et durable pour tous » visent avant tout à une « montée en gamme » de la production française, fondée sur la qualité. Or, ces produits alimentaires « haut de gamme » ne sont pas à la portée de tous les Français, lesquels plébiscitent une alimentation « de moyenne gamme », plus accessibles à leurs portefeuilles et aujourd’hui massivement importée.

A cet égard, les réglementations européennes produisent désormais des effets néfastes à l’échelle nationale explique RTL qui a consacré une longue enquête à la souveraineté alimentaire française.  Pour réduire les inégalités au sein de l’UE, Bruxelles interdit par exemple d’indiquer les pays d’origine sur les produits de la restauration collective ou sur les plats industriels. Ces secteurs s’arriment donc largement aux importations de produits étrangers, moins chers que les produits nationaux.

Autre « anomalie » : une production agricole pas toujours adaptée aux goûts des consommateurs. Ainsi, les Français goûtent davantage la vache que le bœuf, pourtant produit massivement par les éleveurs hexagonaux car les débouchés à l’international sont plus rentables… En conséquence, les consommateurs se tournent massivement vers de la viande importée. Laquelle, comme un quart des importations alimentaires, ne respecte pas toujours les normes sanitaires minimales requises pour les produits nationaux.

De nombreux défis restent donc à relever pour atteindre la souveraineté alimentaire affichée comme un objectif par le président de la République après la crise sanitaire. Des pistes pourraient être dégagées par Emmanuel Macron à l’issue de la Semaine de l’agriculture française, le 24 mai. Avec, peut-être, une clarification sur le concept de souveraineté (doit-elle être nationale ou européenne ?) qui fait couler beaucoup d’encre, et pas seulement en matière alimentaire, depuis qu’il revenu au cœur des débats.

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