Éthiopie : que se passe-t-il au Tigré ?

Publication: 16/11/2020

Les combats en cours en Éthiopie entre les forces tigréennes et l’armée fédérale font craindre le pire dans un pays qui n’a jamais comblé ses fissures politiques ni résolu ses rivalités internes entre communautés.

Officiellement, il ne s’agissait que d’opérations de maintien de l’ordre. Mais c’est bien une vaste offensive militaire que le Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed a lancé contre le Tigré, cette région septentrionale d’Éthiopie entrée en dissidence contre le gouvernement fédéral. De fait, l’offensive militaire de l’armée éthiopienne est l’aboutissement de mois, voire d’années de tensions entre d’Addis-Abeba et les dirigeants de la minorité tigréenne.

Des Tigréens tout-puissants, puis marginalisés

Situé dans l’extrême nord de l’Éthiopie, le Tigré est un des dix États semi-autonomes de la fédération éthiopienne et abrite 6 % de la population nationale. Fondé en 1970, le Front de libération du peuple de Tigré (FLPT) dirige la région avec l’appui massif de la population locale qui lui sait gré de s’être battu, avec d’autres organisations, contre le régime marxiste autoritaire de Mengistu Haile Mariam jusqu’à la chute du dictateur en 1991.

Le FLPT a ensuite dominé la coalition qui régna sans partage sur l’Éthiopie jusqu’en 2018, date de l’accession au poste de Premier ministre d’Abiy Ahmed, issu de la plus grande ethnie du pays, les Oromos, rivaux de longue date des Tigréens. Depuis lors, les dirigeants tigréens accusent ces derniers de les avoir progressivement marginalisés. Plusieurs hauts responsables du pays originaires du Tigré ont en effet été écartés du pouvoir ces deux dernières années, à la faveur de procès pour corruption ou de remaniements de l’appareil sécuritaire, un secteur où ils ont longtemps occupé une place prédominante. Le Tigréens furent ainsi en première ligne dans la guerre contre l’Érythrée voisine, déclenchée en 1998. Une guerre conclue par un accord de paix signé en 2018, grâce à l’action diplomatique d’Abiy Ahmed, ce qui valut au Premier ministre éthiopien un prix Nobel de la paix, mais la rancune tenace des Tigréens qui s’estimèrent exclus des négociations après avoir payé un lourd tribut à ce conflit sanglant.

Une issue inéluctable ?

Ainsi, quand, en 2019, Abiy Ahmed proposa la fusion de la coalition au pouvoir en un seul parti, le Parti de la Prospérité, le FLPT refusa et passa de facto dans l’opposition en se retirant dans sa propre province. Cette « montée aux extrêmes » entre deux camps aux positions irréductibles atteignit son point d’orgue en septembre dernier, quand le Tigré organisa ses propres élections législatives passant outre l’interdiction émise par le pouvoir central qui avait reporté tous les scrutins en raison du Covid-19. En retour, Addis-Abeba déclara illégal le gouvernement régional du Tigré qui, à son tour, dénia officiellement toute légitimité au gouvernement du Premier ministre. La « ligne rouge » fut définitivement franchie le 4 novembre, lorsque les forces loyales au FLPT auraient attaqué deux bases de l’armée fédérale au Tigré, ce que le FLPT a démenti, accusant le Premier ministre d’avoir monté de toute pièce cette histoire pour justifier son intervention militaire.

De lourdes craintes pour la stabilité nationale et régionale

Toujours est-il que ce conflit armé, aboutissement de mois de tensions, fait peser de lourdes craintes sur la stabilité de ce pays de plus de 100 millions d’habitants, deuxième puissance démographique du continent africain. Car si les Tigréens ne représentent que 6 % de la population, c’est l’une des provinces les plus militarisées du pays. « Ils occupaient une place très importante dans le commandement de l’armée centrale. Après avoir quitté le pouvoir, on estime qu’un tiers des officiers et la moitié des soldats sont retournés au Tigré en emportant leurs équipements militaires avec eux », explique Gérard Prunier, spécialiste de la Corne de l’Afrique et des Grands Lacs, interrogé par France 24. Les forces du Tigré sont ainsi estimées à quelque 250 000 hommes, de quoi alimenter une guerre « longue et meurtrière », selon le groupe de prévention des conflits International Crisis Group (ICG).

Vers l’escalade militaire ?

De son côté, Abiy Ahmed, qui vise le renversement du gouvernement régional, espère une résolution rapide du conflit. Mais l’escalade militaire fait craindre le pire, notamment quant à de potentielles répercussions régionales en Éthiopie. « L’accord de paix avec l’Érythrée est un accord de façade conclu sous la pression américaine », explique encore Gérard Prunier pour qui « la rivalité avec le Tigré est intacte. L’Érythrée pourrait profiter de l’occasion pour attaquer elle aussi la province ».

Des craintes qui s’étendent également au Soudan voisin qui constitue une route d’approvisionnement vitale pour le Tigré. D’après Khartoum, des milliers de réfugiés éthiopiens ont déjà traversé la frontière laissant présager une crise humanitaire de grande ampleur.

Aux dernières nouvelles, l’armée fédérale aurait gagné du terrain sur les forces séparatistes. Jeudi 12 novembre, le Premier ministre éthiopien a affirmé sur Twitter que « La région occidentale du Tigré a été libérée »… Selon Amnesty International, pourtant, des massacres de civils auraient été perpétrés par les forces loyalistes tigréennes dans le sud-ouest de la région éthiopienne. Seule certitude, l’étendue des combats et leur bilan est pour l’heure inconnue, toutes les communications étant bouclées dans un pays qui bascule dans la guerre civile.

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