Le trouble jeu de Moscou au Tchad et en RCA

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Ils ne seraient officiellement que 535. Mais des sources diplomatiques évoquent plutôt le chiffre de 1 700 « mercenaires russes », présents à Bangui, la capitale de la République centrafricaine (RCA). Lesquels seraient associés à Wagner, une société militaire privée russe financée par Evgueni Prigojine, un oligarque proche de Vladimir Poutine. Une partie d’entre eux assure la sécurité du président Faustin-Archange Touadéra. Les autres ont participé, aux côtés des Forces armées centrafricaines (FACA), à la contre-offensive contre la Coalition des patriotes pour le changement (CPC), une alliance de groupes armés qui a fortement perturbé le scrutin présidentiel et législatif du 27 décembre 2020. Les combats ont été rudes. Des experts de l’ONU accusent les mercenaires du groupe Wagner de s’être livrés de nombreuses violations des droits de l’Homme. C’est aussi contre le gouvernement du Tchad, où le Conseil militaire de transition (CMT) de Mahamat Idriss Déby lutte contre les mouvements islamistes dans la région, que Moscou tente d’agir à travers certains mouvements rebelles.

Une coopération militaire Moscou – Bangui très aboutie

Mais l’essentiel est ailleurs. Depuis 2018, la coopération entre Moscou et Bangui monte en puissance. Plusieurs blindés ont été livrés par la Russie à la RCA qui, soumise à un embargo sur les armes depuis 2014, est totalement dépourvue d’équipement lourd. Moscou s’est par ailleurs engagé à déployer un camp de formation militaire à Bangui et à accueillir une centaine d’officiers des FACA dans ses académies militaires du Kremlin. Les Russes ne se contentent donc pas seulement de livrer des armes. Ils offrent également leurs services dans le domaine de la défense, évinçant la France dont c’était la chasse gardée dans ce pays considéré comme un de ses derniers “prés carrés”.

Empêtré au Sahel, Paris avait rappelé la force Sangaris en 2016, deux ans seulement après son déploiement dans une Centrafrique minée par des conflits intercommunautaires. Ce retrait prématuré avait été vécu comme un abandon par le président Touadéra, lequel s’est depuis tourné vers la Russie, comme au temps de l’URSS où l’influence de Moscou en Afrique était à son apogée. Soft power offensif et actions de communications ciblées, prenant souvent la forme de fake news, contre les intérêts français complètent cette stratégie de supplémentation forcée.

Après la RCA, la Russie cherche à renforcer les rebelles tchadiens contre le Conseil militaire de transition

Solidement enracinés en RCA, les Russes regardent aujourd’hui autour d’eux à mesure que grandissent leurs ambitions sur le continent. Le Tchad est notamment dans leur ligne de mire. Hasard ou coïncidence ? L’offensive du Front pour l’alternance et la concorde au Tchad (FACT), à l’origine de la mort d’Idriss Déby en avril 2021, a surgi du sud de la Libye où les rebelles soutenaient militairement la coalition du maréchal Haftar, appuyé par Moscou dans son combat contre les forces du Gouvernement d’union nationale (GNA) de Fayez al-Sarraj. C’est là que le FACT aurait acquis l’arsenal d’origine russe qui lui a permis de lancer son offensive au Tchad. Là aussi qu’il aurait été formé par les instructeurs du groupe Wagner, bien implanté en Libye, au maniement de ces armes sophistiquées.

Déjà très investie en Libye et en Centrafrique, la Russie s’immisce donc par rebelles interposés dans le jeu tchadien en menaçant la stabilité d’un gouvernement de transition légitime, largement soutenu par la communauté internationale, mais fragilisé par les groupes armés islamistes, contre qui il concentre une grande partie de ses forces. Au péril des équilibres politiques et sécuritaires de la région aussi. Et au détriment de la France dont l’Opération Barkhane au Sahel et au Sahara est pilotée depuis N’Djaména. De plus en plus, le Tchad, dont le gouvernement est considéré comme proche des Occidentaux, est perçu comme un « verrou » à faire sauter pour renforcer son influence dans la région.

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