Bénin : derrière la dérive autoritaire de Patrice Talon, l’ombre de la Chine ?

Publication: 15/06/2019

Plus d’un mois après le scrutin législatif du 28 avril 2019 dont l’opposition a été exclue, les violences post-électorales continuent de secouer le Bénin, ce petit pays de 12 millions d’habitants cité comme un modèle de démocratie en Afrique de l’Ouest. Retour sur le parcours de Patrice Talon, Rastignac des affaires qui parvient – et se maintient – à la fonction suprême par tous les moyens.

Éviction des partis d’opposition, coupure d’Internet le jour du vote, arrestations arbitraires et manifestations réprimées dans le sang… les élections législatives du 28 avril 2019 marquent un tournant dans l’Histoire récente du Bénin. Modèle de pluralisme et de paix civile depuis son ouverture à l’alternance politique en 1990, ce petit pays francophone situé entre le Togo et le Nigéria montre des signes inquiétants de dérive autoritaire. En cause, le président Patrice Talon, accusé par les ONG de défense des droits humains d’orchestrer un dangereux retour en arrière sur fond de revanche politique et personnelle.

Tout avait pourtant commencé sous les meilleurs auspices. Élu en 2016 avec plus de 65% des voix, Patrice Talon bénéficiait alors d’une réputation flatteuse, bâtie en partie sur un parcours exemplaire de self made man. Né en 1958, l’homme s’est en effet imposé à la force du poignet, comme un acteur incontournable du monde des affaires au Bénin. En 1985, il crée la Société de distribution inter-continentale (SDI), qui fournit engrais, herbicides et pesticides aux producteurs de coton béninois. Puis il récupère, dans les années 90, le marché des usines d’égrenage de coton au Bénin. De nombreux investissements suivront, réalisés  à l’aide de la Société de Financement et de Participation (SFP), une holding familiale établie à Cotonou. Le « milliardaire » Talon commence alors à s’investir dans la vie politique de son pays.

La brouille avec Yayi

En 2005, il rencontre le futur président Boni Yayi, alors à la tête de la Banque ouest-africaine de développement (BOAD). Les deux hommes deviennent très proches, au point que le premier pousse le second au plus haut sommet de l’Etat, notamment en finançant ses campagnes présidentielles de 2006 et de 2011. Mais des nuages ne vont pas tarder à obscurcir cette relation de confiance. L’amitié vire à la rancune, bientôt à la haine. Le business man, 15e plus grande richesse d’Afrique sub-saharienne selon Forbes, ne tarde pas à être désigné comme l’ennemi du pouvoir. Accusé de malversations, Patrice Talon est même soupçonné d’avoir tenté d’empoisonner Boni Yayi et d’avoir fomenté un coup d’Etat en montant une opération contre l’avion présidentiel. Sentant le vent tourner, le « roi du coton » se réfugie à Paris, en 2012, où il possède un appartement dans le XVIe arrondissement.

L’homme providentiel

En partie disculpé par Yayi, il effectue son retour au pays en 2015 et se lance dans la course à la magistrature suprême. A l’époque, il incarne l’espoir d’une alternance nécessaire, se présentant comme le candidat de « la rupture », seul à même de tourner la page Yayi dont la fin de mandat est gangrenée par les affaires. Son profil de gestionnaire moderne plaide en sa faveur, tout comme son ambition d’incarner une nouvelle génération de dirigeants politiques africains, pragmatiques et animés par la volonté de faire réussir le continent en changeant les mentalités. Pour la plupart des observateurs, il apparaît de ce fait comme un visionnaire.

Trois ans plus tard, la musique n’est plus tout à fait la même. Ses détracteurs lui reprochent ses intimidations envers les opposants. La création d’une cour spéciale, la Cour de répression des infractions économiques et du terrorisme (CRIET), pour traduire un de ses adversaires en justice choque en particulier l’opinion publique. Revanchard et endurci par ses années d’exil, Talon supporterait très mal que son projet de réforme constitutionnelle ait été retoqué deux fois par le Parlement. Dès lors, sa volonté de constituer une force sécuritaire inédite sur le Continent, avec l’aide du géant chinois, laisse planer le doute sur ses véritables intentions et jette une lumière nouvelle sur une dérive autocratique de plus en plus assumée.

Sa volonté de réformer la Constitution se heurte à la résistance des parlementaires

En mars 2017, le président béninois propose ainsi un texte de modification de la loi  fondamentale afin de ramener l’exercice du pouvoir présidentiel à une durée de sept ans non renouvelable. Une mesure historique pour le continent africain, davantage porté à emprunter le chemin inverse. Pourtant, ce projet, inscrit dans son programme présidentiel – mais sous forme référendaire – ne fait pas l’unanimité. Tant s’en faut. Jamais révisée depuis 1990, la Constitution est la garantie pour de nombreux Béninois de la stabilité politique du pays. Le fait de ne pas soumettre la réforme au vote populaire, l’opacité des textes, l’empressement du nouveau chef de l’Etat, suscitent la méfiance et de vives protestations. Le Parlement béninois – ou le président dispose pourtant de nombreux soutiens – refuse ainsi d’examiner ce projet.

La réforme des forces de sécurité

Pour autant, cette première gifle politique ne décourage pas Talon qui s’attaque immédiatement à un autre de ses engagements forts de mandat : la réforme des forces de sécurité publique. Pour le président, les nouveaux défis sécuritaires « exigent une nouvelle définition des rôles et de nouvelles compétences davantage tournées vers le développement du renseignement ». Il justifie donc le projet de création d’une Force unique de sécurité intérieure (FUSI) qui fusionne la police avec la gendarmerie. Dans le même esprit, un vaste chantier de construction d’une caserne militaire nouvelle génération est lancé officiellement le 19 mars 2018 à Ahouanouzoun, sur la commune d’Allada, au Nord de Cotonou. S’étendant sur près de 100 hectares, elle a l’ambition d’être la plus moderne de la sous-région et de devenir le quartier général de la nouvelle force sécuritaire du président Patrice Talon.

Le Sommet Chine-Afrique de septembre 2018

Trois mois plus tard, une nouvelle proposition d’amendement modifiant la Constitution de 1990 est introduite par des députés de la mouvance présidentielle. Las !  Ces derniers ne parviennent pas à recueillir les quatre cinquièmes nécessaires pour la valider. Les points soumis à l’amendement étaient pourtant plutôt consensuels puisqu’il s’agissait, entre autres, de la suppression de la peine de mort. Mais, toujours aussi méfiants, les opposants à ce nouveau projet de modification craignent un moyen détourné pour l’exécutif de remettre en place l’idée chère au président d’un mandat unique de sept ans.

Hasard ou heureuse coïncidence, Patrice Talon se rend en Chine dans la foulée, les 3 et 4 septembre 2018, pour le 7e Forum sur la coopération sino-africaine. Premier partenaire commercial de l’Afrique, la Chine entend consolider son influence économique mais aussi politique sur le continent. Elle trouve un interlocuteur privilégié en Patrice Talon… Ce dernier arrive officiellement à Pékin le 2 septembre, date à laquelle il rencontre le président Xi Jingping en marge du Sommet.

 

PATRICE-TALON-rencontr-xi-jingping

Cette rencontre bilatérale peu médiatisée a néanmoins été immortalisée sur le compte Flickr de la présidence. Parmi les officiels de la délégation béninoise, on remarque la présence d’un homme ne détenant aucune position officielle dans l’organigramme présidentiel mais que d’aucuns reconnaissent comme l’incontournable bras droit du président. Il s’agit d’Olivier Boko, un homme dans l’ombre de Patrice Talon depuis plus de quinze ans. Visé par les mêmes accusations d’association de malfaiteurs et de tentative d’assassinat, Boko a partagé l’exil parisien de Talon où il est devenu son plus fidèle soutien.

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(Olivier Boko, troisième homme en partant de la droite)

L’apparition de Poly Technologies

Rien d’étonnant donc, à ce que l’homme soit également présent à la rencontre qui se tient le jour même avec le président de Poly Technologies, une société d’armement chinoise. Outre Olivier Boko, toute la garde rapprochée du président est présente à cette réunion : le ministre du Cadre de vie et du Développement durable, José Tonato, mais aussi Aurélien Agbénonci, le ministre des Affaires Étrangères, Romuald Wadagni, le ministre de l’Economie et Simon-Pierre Adovelande, l’ambassadeur du Bénin en Chine. Une rencontre fructueuse puisque les travaux de la caserne d’Ahouanouzoun, interrompus en 2018 pour défaillance de contrôle, reprennent le 17 avril 2019 avec la bénédiction de Pékin. L’industrie de l’armement Poly Technologies Inc. est en effet à la manoeuvre. La livraison du quartier général des forces de sécurité est prévue pour 2020.

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Les législatives du 28 avril, point d’orgue de la dérive du pouvoir 

Mais la dérive autocratique du président prend une nouvelle épaisseur quand tous les partis d’opposition sont exclus des élections législatives du 28 avril 2019, officiellement pour n’avoir pas respecté le nouveau code électoral. Un code électoral, entré en vigueur le 3 septembre 2018, qui impose des conditions draconiennes aux candidats soucieux de se présenter aux élections… En signe de protestation, 72,9% des électeurs boudent les urnes pour cette élection perçue comme un référendum. On connaît la suite. Amnesty international fait état de quatre morts par balles et de manifestants blessés, arrêtés et empêchés d’accéder aux soins, notamment parmi les soutiens de l’ex-président Boni Yayi.

Des victimes qui mettent cruellement en lumière la réalité du dispositif Talon, chef suprême de l’armée béninoise, bientôt à la tête d’une Force de sécurité intérieure unique en son genre.

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