Surendetté, l’Etat djiboutien s’abandonne peu à peu à ses créanciers chinois 

Publication: 14/04/2017

Entre Djibouti et la Chine, c’est la lune de miel. Depuis plusieurs années, le petit pays de la Corne de l’Afrique, dirigé par Ismaïl Omar Guelleh (IOG), s’est jeté dans les bras de son nouveau et puissant allié chinois, multipliant les accords bilatéraux de coopération. Aucun secteur n’est épargné : infrastructures, coopération économique et même, depuis l’année dernière, militaire. Pour IOG, cet activisme a pour objectif de faire de son pays un Dubaï ou Singapour africain, un carrefour régional incontournable sur cette nouvelle « route de la soie » reliant la Chine à l’Afrique.

Djibouti, avant-poste de la Chinafrique

Prêt à toutes les concessions, IOG multiplie les accords et projets pharaoniques avec Pékin. Un accord de libre-échange a ainsi été signé en janvier 2016, permettant à la Chine d’utiliser les installations portuaires djiboutiennes comme base de transit pour ses navires commerciaux. Une zone franche de 48 km2, la plus grande du pays, s’élèvera bientôt à côté d’un chantier naval et d’une autoroute flambant neufs. Construites par des entreprises chinoises, financées par l’Exim Bank of China (EBC), ces infrastructures constitueront le pivot des nouvelles relations économiques et politiques entre Pékin et Djibouti. Un autre accord prévoit, quant à lui, « l’afflux rapide de banques chinoises à Djibouti » et la création d’une chambre de compensation destinée à minimiser la perte de devises dans les échanges entre les deux pays.

Mais c’est sur le plan militaire que le rapprochement entre Djibouti et la Chine est le plus spectaculaire. Priant les 4 000 militaires américains, installés de longue date, de se rapatrier sur le seul Camp Lemonnier, le régime d’IOG vient d’offrir à l’Armée de Libération du Peuple sa toute première base permanente sur le continent africain. 10 000 militaires chinois devraient désormais stationner dans la Corne de l’Afrique : officiellement, il s’agit pour Pékin d’assurer les opérations de maintien de la paix sur le continent ; officieusement, la sécurisation des intérêts chinois sur le continent fait désormais office de priorité. Et c’est peu de dire qu’à Washington, on voit d’un mauvais œil cette cohabitation forcée.

Les critiques sont pourtant balayées par le régime djiboutien. Pour le ministre des Finances, Ilyas Moussa Dawaleh, « ce que (Djibouti) obtient de la Chine est beaucoup plus important que n’importe quel autre partenariat installé depuis longtemps ». Et Bill Gates lui-même de citer en modèle d’intégration régionale réussie « la connexion Djibouti-Ethiopie, avec capitaux chinois ». Des capitaux qui pourraient bien finir par plonger Djibouti dans l’hyper-dépendance, tant l’extravagante politique de grands travaux initiée par IOG mène son pays sur la voie d’un endettement record.

La soutenabilité de la dette en question

La boulimie de projets engagés par Djibouti avec la Chine pose la question de la soutenabilité économique de cette stratégie. Construire à tout va ne résout pas les handicaps structurels dont souffre le pays : une extrême pauvreté endémique, qui touche 80% de la population et des taux de chômage qui avoisinent les 35%, et ce alors que les marchés passés avec les entreprises chinoises ne se traduisent pas en matière d’emplois locaux, ces entreprises « important » leur main d’oeuvre directement depuis la Chine.

« Des projets, encore des projets, toujours des projets. Telle est la nouvelle fièvre qui a saisi le pays. (…) Oui, même ici dans ce coin d’Afrique aux allures de Far West miniature », accuse l’écrivain djiboutien Abdourahman A. Waberi. La folie des grandeurs qui s’est emparée d’IOG a pourtant été sévèrement jugée tant par le FMI que l’Union européenne (UE), qui ont tous deux mis en garde contre le risque de surendettement. Dans le viseur des institutions internationales, l’EBC, dont les prêts, inclus dans le financement des grands chantiers réalisés par des entreprises chinoises en Afrique, sont assortis de conditions que la plupart des pays africains refuseraient aujourd’hui : taux d’intérêt supérieurs à 5%, remboursement sous une dizaine d’années et absence de période de grâce.

Les conditions imposées par l’EBC, qui finance 90% des grands travaux en Afrique, n’ont rien à voir avec celles d’institutions comme la Banque mondiale, qui accorde des prêts à 2% d’intérêt, remboursables sur 30 ans et assortis d’une période de grâce qui permet de ne rembourser l’emprunt qu’une fois le projet mené à terme et devenu rentable. Alors que le secteur tertiaire représente plus de 80% du PIB de Djibouti et que l’Etat reste le premier employeur du pays, cette politique d’endettement déraisonnable menace la stabilité future du pays. La dette de Djibouti atteindrait déjà 60% du PIB, et son niveau d’endettement continue de progresser au rythme effarant de 10 points de PIB par an – on parle d’un endettement externe équivalent à 80% du PIB d’ici à la fin de l’année. Une spirale qui fait peser le risque d’une dette bientôt insoutenable. A terme, le pays pourrait devoir échanger ses créances contre des actifs. Autrement dit, des parts de l’Etat djiboutien seraient cédées à ses créanciers chinois contre l’effacement de l’ardoise.

Djibouti dépecé au profit des financiers de Pékin ? Ce mauvais scénario n’a hélas plus rien d’une fiction. Faute de liquidités, la Société publique djiboutienne des chemins de fer a déjà été contrainte de céder une partie de son capital à l’EBC en décembre 2014.

P. Escande

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