Paquet à dix euros : les fabricants de tabac, grands gagnants grâce au commerce parallèle

Publication: 12/07/2018

Le passage au paquet à dix euros d’ici 2020 était censé protéger les fumeurs et enrayer la consommation de cigarettes. En réalité, le coût économique sera élevé pour les buralistes comme pour les fumeurs. Pour les multinationales du tabac, il s’agit paradoxalement d’une bonne opération.

A l’initiative d’Emmanuel Macron, Président de la République et d’Agnès Buzyn, Ministre des Solidarités et de la Santé, le prix des paquets de cigarettes va augmenter de 3 euros en 3 ans, pour atteindre les 10 euros en 2020. Évidemment cette décision a suscité l’ire des fumeurs, des buralistes et fabricants de tabac. En réalité ces acteurs ne sont pas concernés de la même façon, loin de là.

 

Fumeurs, buralistes et cigarettiers pas égaux face à la hausse du paquet à dix euros

Sans surprise, le passage au paquet de dix euros devrait pénaliser les fumeurs, qui voient le prix de leurs produits augmenter de près de 40%. Une telle hausse est sans équivalent en France. Dans certains cas, la cherté du paquet déclenchera peut-être un déclic pour un certain nombre, encore imprécis, de fumeurs qui choisiront d’arrêter. D’autres, plus nombreux, vont se tourner vers les réseaux parallèles pour tenter de « moyenner » leurs dépenses (nous y reviendrons).

 

Les buralistes devraient être durement pénalisés, quand bien même Gérald Darmanin, Ministre de l’Action et des Comptes Publics et Rodolphe Gintz, Directeur Général de la Douane, leur ont accordé une aide publique complémentaire. Malgré les prises de position publique de Philippe Coy, Président de la Confédération des Buralistes, sur « l’avenir » d’une profession durablement sinistrée, il est difficilement imaginable que le nombre de 1000 fermetures annuelles d’établissements n’aille pas en s’accroissant.

 

Dernier acteur à lever le bouclier, les fabricants de tabac ont protesté fortement contre cette hausse du prix du paquet. Ils affirment que celle-ci va faire chuter les achats de tabac dans le réseau légal et qu’elle devrait favoriser le commerce parallèle. En cela, ils ont en partie raison. Ce qu’ils oublient de préciser, en revanche, c’est que la montée du commerce illicite comme la hausse du prix légal devraient leur être tout à fait favorables.

 

Les multinationales du tabac devraient voir leurs chiffres d’affaire continuer de croitre

Tout d’abord, la rémunération des fabricants de tabac en France est fondée sur un pourcentage du prix de vente au détail. Ils perçoivent, pour simplifier, 11% du prix de vente des paquets. Ainsi, plus le prix de vente est élevé, plus leur chiffre d’affaire augmente. Les charges quant à elles restent les mêmes.

Ainsi lorsque les prix augmentent, ce ne sont pas les taxes perçues par l’État au sens propre qui augmentent nécessairement, mais le prix minimum auquel un produit du tabac peut être vendu. Chaque augmentation a pour conséquence un effet volume (baisse du nombre de paquets vendus) et un effet valeur (accroissement des profits par paquet vendu au sein du réseau). Schématiquement un paquet à 7 euros rapporte 77 centimes au fabricant, le même paquet vendu à 8 euros lui rapporte 88 centimes, soit 11 centimes de plus, sachant qu’il s’en vend près de 2,5 milliards par an dans le réseau officiel des 25 000 buralistes français !

Mathématiquement, et grâce à l’effet volume, la baisse des cigarettes vendues est donc absorbée par la montée du coût à l’unité : résultat, contrairement aux fumeurs ou aux buralistes, les fabricants du tabac devraient s’en tirer à bon compte.

 

Marlboro et Philip Morris, rois du commerce parallèle de tabac ?

Quid alors de ces fameux marchés parallèles, qui soi-disant inquiètent tant les multinationales du tabac ?

De nombreuses enquêtes journalistiques, policières ou parlementaires ont démontré par le passé que le commerce illicite tend à bénéficier de l’envolée des prix. Les fabricants de tabac feignent toutefois d’oublier qu’ils sont les premiers suspects dans l’alimentation des réseaux parallèles. Les méthodes sont connues et documentées : entre alimentation du commerce transfrontalier des pays limitrophes (Belgique, le Luxembourg, l’Italie ou Andorre) et vente à des groupes criminels, l’industrie du tabac s’est déjà fait prendre la main dans le sac, à plusieurs reprises.

Mais le jeu en vaut la chandelle et en jouant sur les deux tableaux, le légal comme l’informel, les fabricants s’assurent de conserver leurs profits, voire de les augmenter.

Comme tout commerce illicite classique, certains produits de contrebande fonctionnent d’ailleurs mieux que d’autres. Certains estiment même que 99% des cigarettes proviendraient de leurs usines. En effet, les rapports abondent en ce sens, comme l’a montré notamment Younous Omarjee, député européen dans son « Livre Noir du Lobby du tabac » publié vendredi 29 juin dernier, mais déjà préalablement dans son rapport sur l’avenir des buralistes, par Frédéric Barbier, député LREM du Doubs, proche de Christophe Castaner, Délégué général de la République en Marche et de Richard Ferrand, Président du Groupe, ou encore Philippe Juvin, député européen, un proche de Laurent Wauquiez.

 

Incohérences au sommet de l’État

Face à cette situation, le gouvernement d’Edouard Philippe souffle le chaud et le froid. Ainsi, l’augmentation de la taxe dite « part spécifique » qui avantage fiscalement les marques les plus chères ressemble à s’y méprendre à une ristourne faite aux multinationales du tabac, sans véritables compensations de leurs parts.

L’augmentation des droits d’accises, qui priverait certes les fabricants de tabac de l’avantage prix, aurait toutefois pu être envisagée pour absorber le coût social des maladies liées au tabac. Il n’en est rien.

Résultat, en l’état, l’augmentation du paquet à 10 euros est principalement assumée par les contribuables non-fumeurs et les buralistes. Pour les multinationales du tabac, ce seront 33 centimes de plus perçus par paquet… soit potentiellement plus de 800 millions d’euros de recettes additionnelle.

Les multinationales du tabac, dont les profits en France s’élèvent à près d’un milliard d’euros par an, devraient survivre à l’augmentation du prix du paquet… Économiquement, ils réussissent toujours à tirer leurs marrons du feu

Exaspéré de ces incohérences et soupçonnant un interventionnisme discret des lobbys du tabac, Younous Omarjee a recommandé, dans son « Livre Noir du Lobby du tabac », un débat sur l’origine du commerce parallèle de tabac.

Cette mesure pourrait pourtant se révéler insuffisante, tant l’emprise sur l’Assemblée nationale du lobby du tabac est forte : une enquête de l’œil du 20 h de France TV avait ainsi révélé les nombreux cadeaux (bouteilles de champagne, tickets pour Roland Garros, voyages) qui étaient adressés aux députés par la Japan Tobacco, au plus fort de la loi finance. Et les exemples ne manquent pas. Ainsi, à l’heure où le sujet de la transparence est sur toutes les lèvres, la vie publique mérite peut-être que l’on aille plus loin qu’un simple débat.

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