Nord Stream 2 : face aux pressions américaines, l’Allemagne résiste, la France revire

Washington met tout en œuvre pour empêcher le chantier de Nord Stream 2 d’arriver à son terme. L’affaire fissure les relations entre la France et l’Allemagne, les deux pays devant se positionner face aux pressions et aux menaces des Etats-Unis.

Début décembre, les travaux pour Nord Stream 2, un projet de plus de 9 milliards d’euros et de 1 200 kilomètres de liaison sous-marine, ont repris dans les eaux allemandes, après avoir été suspendus pendant près d’un an. Nord Stream 2 devait entrer en service début 2020. Mais la construction des derniers kilomètres de ce gazoduc destiné à doubler Nord Stream 1 afin de multiplier par deux les livraisons de gaz russe à l’Allemagne, est quelque peu laborieuse. De fait, les frictions se multiplie entre la Russie, les États-Unis, l’Allemagne et la France autour de ce projet piloté par Gazprom.

Moscou et Berlin main dans la main

D’un côté, Moscou et Berlin marchent main dans la main. La Russie entend en effet renforcer sa position de premier partenaire gazier de l’Europe en perçant cette nouvelle route vers l’Allemagne, dont la principale caractéristique est qu’elle ne transite par aucun pays. Comme son aîné, opérationnel depuis 2012, Nord Stream 2 est un gazoduc offshore à travers la mer Baltique. Il permet notamment à Moscou de contourner la Pologne ou l’Ukraine avec qui les relations sont exécrables. Berlin y voit son intérêt puisque les coûts d’acheminement s’en trouvent réduits, Gazprom n’ayant plus à payer de droits de passage élevés pour pouvoir livrer les marchés européens. L’Allemagne ferme donc les yeux sur les tensions géopolitiques du Donbass dirigé par des séparatistes pro-russes.

De l’autre côté, les États-Unis font tout ce qu’ils peuvent pour empêcher que le chantier arrive à son terme. Officiellement, pour limiter la dépendance des Européens au gaz russe et contrecarrer l’influence de Moscou. Officieusement, pour aider les producteurs américains de gaz de schiste à s’assurer un débouché commercial vers le Vieux Continent. Depuis 2016, Washington exerce donc une pression maximale sur l’Europe et menace de sanction tous ceux qui participe à ce projet. En août dernier, trois sénateurs américains proches de Donald Trump ont ainsi adressé une lettre comminatoire aux dirigeants de la société du port de Sassnitz, base logistique du chantier, menaçant directement les « responsables du port et ses actionnaires », en l’occurrence la ville (à 90 %) et la région de Mecklembourg-Poméranie-Occidentale. Ces derniers devaient cesser tout soutien au chantier sous peine d’être personnellement responsables, « juridiquement et économiquement ».

Les pressions américaines

Si le maire de la ville a décidé de ne pas se laisser intimider, comme le rapporte l’hebdomadaire Die Zeit, les menaces sont prises au sérieux par d’autres partenaires du projet. Soumise à des pressions similaires, la société suisse Allseas s’était retirée du chantier le 22 décembre 2019, entraînant momentanément son arrêt. La veille, Donald Trump avait signé une loi de finances adoptée par le Congrès prévoyant une série de sanctions – gel des avoirs et révocation des visas américains – pour les entreprises participant au projet.

Pour autant, la coalition gouvernementale maintient ferme ses positions Outre-Rhin. Dans une conférence de presse tenue le 21 janvier dernier, Angela Merkel s’est dite prête à discuter avec les Américains, mais rejette les menaces de sanctions extraterritoriales unilatérales prises par Washington contre un projet qu’elle a l’intention d’achever.

Quant à la France, longtemps discrète sur le sujet, elle se prononce désormais sans équivoque pour l’arrêt du chantier malgré la participation d’Engie. Début février sur France Inter, le secrétaire d’État aux Affaires européennes Clément Beaune appelait l’Allemagne à abandonner Nord Stream 2 en réaction au sort réservé par les autorités russes à l’opposant Alexeï Navalny… Un revirement auquel le récent changement de tête à la Maison Blanche n’est peut-être pas étranger. En effet, si rien ne laisse à penser que Joe Biden aura une position différente que Donal Trump sur ce dossier, la France semble davantage disposer à complaire à l’élu démocrate qu’à son prédécesseur républicain.

Toujours est-il que les Allemands, qui ne s’embarrassent pas de telles considérations, ont été fort agacés par ces déclarations. Le ministre des Affaires étrangères Heiko Maas a ainsi sèchement rappelé que « la politique énergétique européenne doit être décidée en Europe et pas aux États-Unis ». De quoi remettre en perspective la solidité du « couple franco-allemand » à l’aune d’un chantier qui, s’il parvient à son terme, verra émerger une alliance germano-russe inédite.

 

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