Les pays du Golfe fument le calumet de la paix mais n’enterrent pas la hache de guerre

Publication: 11/01/2021

Après trois ans de blocus, Riyad et ses alliés ont scellé leur réconciliation avec Doha sous la pression d’une Administration Trump pressée d’achever sa “grande œuvre” au Moyen-Orient.

Sur le tarmac de l’aéroport, à la descente de son avion, l’émir du Qatar cheikh Tamim ben Hamad Al-Thani est accueilli avec une embrassade du prince héritier saoudien, Mohammed ben Salmane. Le cliché à valeur de symbole. Celui d’une paix retrouvée entre les pays arabes du Golfe qui ont signé, le 5 janvier, un accord de “solidarité et de stabilité” à l’issue d’un Conseil de coopération du Golfe (CCG) tenu à Al-Ula, au nord-ouest de l’Arabie saoudite. L’annonce intervient au lendemain de l’officialisation de la réouverture par Riyad de ses frontières avec Doha.

Attendu depuis plusieurs semaines, fruit de plusieurs mois de négociations patientes menées par le Koweït et les Etats-Unis, cette déclaration a de facto mis un terme au blocus imposé depuis trois ans et demi au Qatar par ses voisins du Golfe. L’Arabie saoudite, les Emirats arabes unis et Bahreïn, rejoints par l’Egypte, avaient coupé toutes relations commerciales et politiques avec Doha en juin 2017, l’accusant de soutenir les groupes islamistes dans la région et d’entretenir des relations plus qu’étroites avec leurs ennemis turcs et iraniens. La rupture s’était accompagnée de mesures de rétorsion : fermeture des frontières, des ports et de l’espace aérien aux navires et aux avions du Qatar et restriction sur les déplacements de Qataris.

Quid des 13 conditions ?

A l’époque, ces quatre pays avaient formulé 13 conditions à la reprise de leurs relations avec le Qatar, notamment la fermeture de la chaine Al-Jazira, accusée par les régimes arabes de faire l’apologie du terrorisme, la fermeture d’une base militaire turque au Qatar ou la fin du financement de certaines groupes extrémistes. Doha ne s’était plié à aucune de ces demandes, affirmant qu’il n’accepterait pas de “céder” sa souveraineté et que le “blocus” de ses voisins violait le droit international. Trois ans plus tard, rien n’a changé. Si ce n’est que l’émirat paraît avoir affermi davantage ses positions.

Pour contourner le blocus et répondre aux besoins fondamentaux de sa population de 2,7 millions d’habitants, il a en effet rapidement établi de nouvelles routes commerciales avec l’Iran et la Turquie et utilisé ses richesses pétrolières et gazières pour soutenir son économie. De fait, l’isolement – relatif – du Qatar lui a paradoxalement permis d’accroître sa stratégie d’autosuffisance alimentaire et énergétique tout en consolidant ses relations bilatérales avec Ankara et Téhéran.

Des doutes demeurent sur les intentions de Doha

Ainsi, au-delà des ronds de jambe diplomatiques, le doute demeure sur les intentions réelles d’un pays qui pratique de longue date une politique étrangère ambitieuse avec des priorités très différentes de celles de ses voisins arabes. Les Emirats arabes unis, en particulier, peuvent avoir des réticences. Car si le Qatar a toujours nié soutenir al-Qaïda ou l’Etat islamique, il n’en a pas moins financé des mouvements islamistes à Gaza, en Libye et ailleurs, notamment des groupes proches des Frères musulmans que les dirigeants émiratis considèrent comme une menace existentielle pour leur régime. Se pose également la question des relations du Qatar avec l’Iran chiite, principal rival de l’Arabie Saoudite sunnite, avec lequel il partage dans le Golfe persique le plus grand gisement de gaz au monde.

Une “paix”en trompe l’œil ?

Toujours est-il que l’Administration Trump a su se montrer persuasive dans la dernière ligne droite de sa mandature. Au début du conflit, le président américain s’était rangé de manière inattendue du côté de l’Arabie saoudite et de ses alliés, dénonçant le Qatar comme un “bailleur de fonds du terrorisme” alors même que la presqu’île héberge depuis 2002 la plus grande base militaire américaine du Moyen-Orient à al-Udeid, près de Doha. La position de Donal Trump s’était ensuite assouplie, ce dernier allant même jusqu’à saluer, lors d’une réunion à la Maison Blanche en 2018, le travail du cheikh Tamim dans la lutte contre le financement du terrorisme.

Pour autant, les efforts de médiation koweïtiens semblaient n’avoir guère progressé jusqu’à la fin de l’année dernière. Mais la volonté du futur ex-président des Etats-Unis d’intensifier la pression sur tous ses partenaires du Golfe pour achever d’isoler l’Iran avant la fin de son mandat a accéléré soudainement le processus.  Son gendre et principal conseiller, Jared Kushner, s’est d’ailleurs rendu en Arabie saoudite et au Qatar en décembre dernier pour chercher un accord dont il aurait assisté en personne à la signature en ce début janvier. Un accord de réconciliation essentiellement diplomatique qui ne fera sans doute pas disparaître les dissensions entre les rivaux du Golfe, peu décidés à faire des concessions. Mais qui permettra à l’administration Trump de revendiquer une nouvelle victoire dans sa lutte contre Téhéran sur le front du Moyen-Orient.

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