Ethiopie : le premier ministre Abiy Ahmed fragilisé par la crise au Tigré

Huit mois après l’offensive lancée par l’armée fédérale éthiopienne sur la région dissidente du Tigré, le rapport de force s’est inversé sur le terrain. Les rebelles ont repris plusieurs localités, notamment la capitale régionale, Mekele. Un renversement qui fragilise le premier ministre Abiy Ahmed, de plus en plus critiqué pour sa gestion de la crise.

Chassées de la capitale de leur région en novembre 2020, les forces séparatistes tigréennes ont repris Mekele le 28 juin. Elles ont été accueillies par une foule en liesse dans une ville désertée par les soldats éthiopiens. «Des milliers de personnes sont descendues dans la rue, agitant des drapeaux et lançant des feux d’artifice en apprenant la reprise de la ville», a écrit le correspondant du quotidien américain New York Times, l’un des rares journaliste à être présent sur place.

Ce retournement de situation est un sérieux revers pour le premier ministre Abiy Ahmed. Lequel s’était empressé de proclamer la victoire il y a huit mois, lorsque Mekele est tombée sous le contrôle de l’armée fédérale, trois semaines après le lancement d’une offensive pour renverser les autorités issues du Front de libération du peuple du Tigré (TPLF).

Massacres et situation humanitaire critique

Mais depuis, les combats font rage dans cette région du nord de l’Éthiopie, entrée en dissidence contre le gouvernement central d’Addis-Abeba. Ils opposent les forces loyales aux TPLF à l’armée éthiopienne, épaulée par des troupes de la région voisine de l’Amhara, et par des soldats venus d’Érythrée, pays frontalier du Tigré. Les accusations de crimes de guerre se sont multipliés des deux côtés, les belligérants se renvoyant la responsabilité de plusieurs massacres perpétrés sur fond d’anciennes rivalités communautaires. Des milliers de réfugiés ont afflué vers le Soudan voisin, créant les conditions d’une gigantesque crise humanitaire tandis que la famine touche une grande partie de la population de la région.

La reprise de Mekele intervient alors que l’Éthiopie attend les résultats des élections législatives du 21 juin qui n’ont n’a pu se tenir dans plusieurs régions et que plusieurs partis d’opposition ont boycotté. Si ces dernières devraient conforter le pouvoir d’Abiy Ahmed, le Prix Nobel de la paix en 2019 n’en est pas moins de plus en plus fragilisé. Les rappels à l’ordre de la communauté internationale se font de plus en plus pressants. Après la perte de Mekele, le secrétaire d’État américain a ainsi appelé à un « retrait complet des forces érythréennes et amharas du Tigré ». Antony Blinken a aussi rappelé qu’à ses yeux « ni les frontières intérieures ni extérieures de l’Éthiopie » ne devraient être « modifiées par la force ou en violation de la Constitution ». Un message qui vise particulièrement les forces dissidentes qui ont déjà annoncé qu’elles poursuivaient le combat malgré l’annonce d’un « cessez-le-feu unilatéral » par le gouvernement éthiopien. Un cessez-le-feu décrit comme un « siège » par Janez Lenarcic, le commissaire européen chargé de la gestion des crises, qui a accusé les autorités éthiopiennes devant le parlement à Strasbourg « d’utiliser la faim comme une arme de guerre ».

Les Tigréens en position de force

D’après les dernières informations, difficiles à obtenir dans cette région coupée du monde, le rapport de force a totalement basculé sur le terrain où les rebelles continuent leur progression. Ils ont notamment pénétré dans la ville de Shire, au nord-ouest de Mekele. Laissant planer la menace d’une extension du conflit au reste du pays, ils ont depuis affirmé accepter « un cessez-le-feu de principe ». A la condition que les forces érythréennes et amhara se retirent du Tigré et que les autorités régionales, considérées comme dissidentes par Addis-Abeba, soient restaurées dans leur prérogatives. Des conditions qui rendent la possibilité d’un accord formel difficilement envisageable.

De son côté, l’ONU ne s’est pas prononcée sur la situation. Les États africains, la Chine ou la Russie estiment en effet que la crise actuelle est une affaire intérieure éthiopienne. L’Union européenne a quant à elle a suspendu l’an dernier une aide budgétaire à l’Ethiopie de près de 90 millions d’euros pour protester contre la situation humanitaire au Tigré.

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