Boycott au Maroc : initiative populaire ou cabale politique ?

Publication: 10/07/2018

Depuis près de trois mois, un large mouvement de boycott de certains produits de base s’est répandu à travers le Royaume. Trois entreprises sont particulièrement ciblées : la compagnie française Danone, le pétrolier Afriquia, et Sidi Ali, principal vendeur d’eau minérale du pays. Mais au-delà d’une légitime grogne populaire, les preuves d’une instrumentalisation s’accumulent…

«Moi-même je boycotte. C’est une façon moderne et pacifique de revendiquer. Surtout après ces deux années où l’on a vu de nombreux protestataires être poursuivis et mis en prison. C’est une façon de contester dans un Etat de non-droit où une petite minorité profite des richesses »  confiait le 3 juin dernier dans les colonnes du Monde Afrique, le député marocain Omar Balafrej, de la Fédération de la gauche démocratique (FGD). Cette sortie du premier représentant du plus petit parti du Maroc a de quoi faire sourire les bons connaisseurs de la politique marocaine. Comme beaucoup de ses confrères, Omar Balafrej s’est en effet jeté, bride abattue, dans le mouvement populaire qui secoue le Royaume depuis avril. 

Par opportunisme politique, Balafrej s’est lancé dans une tirade à l’encontre des élites marocaines. Il n’est pas le seul: du PJD au PAM (les deux partis politiques les plus représentatifs du Royaume, avec le RNI), chaque élu y va de sa petite phrase. Toutefois, passée l’inévitable récupération politique, les origines du boycott interrogent.

Contestation populaire et crise sociale

S’attaquant au « monopole » de certaines grandes marques sur trois produits de base que sont l’essence, le lait, et l’eau, le mouvement se veut défenseur des classes les plus défavorisées. L’impact économique du boycott au Maroc est déjà visible puisque, par exemple, l’entreprise Danone a annoncé qu’elle s’apprêtait à réduire de 30% ses achats de lait aux producteurs locaux après une chute spectaculaire des ventes.

Politiquement le mouvement a également obtenu la publication d’un rapport sur la hausse des prix de l’essence, secteur libéralisé depuis 2015.  « Le secteur est concurrentiel, alors pourquoi aucune société n’a baissé ses prix pour attirer les clients ? » s’interroge Omar Balafrej en se réjouissant de la sortie de ce document, réclamé depuis plusieurs années.

Démarré aux alentours du 20 avril via les réseaux sociaux, ce vaste mouvement de rejet de trois groupes symboliques est aujourd’hui au centre des tensions politiques du Royaume. L‘adhésion d’une vaste partie des classes moyennes et populaires a en effet surpris par sa fulgurance et sa longévité. « Il y a une lame de fond de colère contre les abus de pouvoir, contre le manque de perspectives économiques. Mais beaucoup ont peur de sortir manifester dans la rue. C’est pour ça que le boycott a pris» estime Omar Balafrej.

Le boycott au Maroc est-il un règlement de comptes politique ?

Si les difficultés sociales du pays ainsi que l’agacement de la population face à la montée des prix semblent pouvoir expliquer le succès du boycott, certains s’interrogent toutefois sur les origines du mouvement, ainsi que sur le choix des entreprises ciblées.

Danone paraît pouvoir s’extirper de la tourmente, mais Sidi Ali et Afriqua semblent être pour leur part au cœur d’une véritable bataille d’influence politique. Le distributeur d’eau minérale est en effet propriété de Miriem Bensaleh-Chaqroun, ancienne patronne des patrons marocains, tandis que l’entreprise pétrolière est possédée par Aziz Akhannouch, ministre de l’agriculture, président du parti RNI (Rassemblement national des indépendants), et candidat potentiel pour la prochaine élection présidentielle. Favori pour l’emporter face au parti islamiste en 2021, ce dernier est depuis plusieurs mois la cible d’attaques violentes de la part des islamistes du PDJ, mais aussi de la part du Parti Authenticité et Modernité (PAM), selon une enquête du journal Telquel et Goud.ma.

C’est ainsi qu’Amine Zaoudi, l’homme lige d’Ilyas El Omari, le patron du PAM et rival d’Aziz Akhannouch, a été identifié dans plusieurs manifestations qu’il “cadrait”. Selon les enquêtes journalistiques, Zaoudi aurait notamment été à l’origine du slogan “Akhannouch dégage!”, prononcé devant le roi. “Les « preuves » retenues par Goud, qui suggèrent une implication d’Ilyas El Omari soulèvent de vraies questions sur l’origine de ces slogans anti-Akhannouch et leur diffusion.” explique le journal Telquel.

Concernant Sidi Ali, leader de la distribution d’eau minérale, d’autres enquêtes, dont celle très renseignée du journal indépendant Le Desk, ont démontré la fausseté des accusations portées à l’encontre de l’entreprise dirigée par Miriem Bensaleh-Chaqroun. Ennemie du PJD depuis son élection à la tête du patronat marocain en mai 2012, soit cinq mois après l’arrivée au pouvoir du parti islamiste, elle s’est largement opposée en tant que femme influente, et en tant que chef d’entreprise, à la politique du gouvernement d’Abdelilah Benkirane.

 

Guerre de l’information

Faut-il donc voir dans les racines du boycott, après l’éviction d’Abdelilah Benkirane en mars 2017, la volonté des islamistes du PJD de revenir sur le devant de la scène en ciblant des personnalités politiques symboliques ? Le PAM, auteur de slogans visant le Ministre de l’agriculture, aurait-il sciemment monté en épingle le boycott?  Et enfin, faut-il voir dans ce mouvement une authentique manifestation de la contestation populaire, qui trouverait son origine dans les réelles difficultés sociales de la population?

La question reste ouverte mais, comme de nombreux pays, le Maroc fait face avec ce boycott à une véritable guerre de l’information, dont les armes principales sont réseaux sociaux, fake news et récupérations politiques.

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