Nouveau report des élections en Guinée : le projet controversé d’Alpha Condé

Publication: 08/03/2020

Le président guinéen Alpha Condé a de nouveau reporté les élections législatives et le référendum constitutionnel prévus le 1er mars. Depuis, les manifestations se poursuivent dans le pays et l’opposition continue d’appeler le chef de l’État à abandonner son projet de réforme de la Constitution, qui l’autoriserait notamment à briguer un troisième mandat.

La Guinée est plongée dans l’incertitude depuis que le président Alpha Condé a annoncé, deux jours seulement avant l’ouverture des bureaux de vote, le report des élections législatives et du référendum constitutionnel. Face aux pressions exercées par la communauté internationale à cause du manque de transparence de ce double scrutin, Alpha Condé a été contraint d’annoncer un « léger report », évoquant par la suite que le vote aurait lieu dans un délai de deux semaines. Entre-temps, des missions doivent être déployées pour examiner le fichier électoral et l’organisation des élections à venir.

Un scrutin contesté par la communauté internationale

L’organisation de ce double scrutin a été particulièrement chaotique, en grande partie à cause de la présence d’anomalies dans le recensement des électeurs. Un audit réalisé en 2018 par l’Organisation Internationale de la Francophonie (OIF) relevait 3,3 millions d’inscriptions en double sur les listes électorales, ainsi qu’une absence de données biométriques pour 1,6 million d’autres inscrits. De fait, le corps électoral avait anormalement grossi en quelques années. Alors que l’OIF exigeait que les doublons et anomalies soient supprimés, le recensement de 2020 établissait encore une nouvelle hausse du nombre de votants.

L’OIF estimant que ses préconisations sur l’assainissement du fichier électoral n’avaient pas été respectées, elle décide en février de renoncer à son rôle d’observateur, suivie par l’Union africaine et l’Union européenne. Au regard des tensions autour de ce vote, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cédéao) renonce à son tour à envoyer des observateurs. Quelques heures avant l’annonce du report vendredi soir, un haut-fonctionnaire de la Cédéao sommait le président Alpha Condé de repousser ce vote, au risque d’être tenu responsable si la situation venait à dégénérer.

Le projet de réforme d’Alpha Condé dénoncé dans le pays

Le président guinéen a souligné qu’il ne s’agissait « ni d’une capitulation ni d’une reculade ». Ce double vote n’en est pourtant pas à son premier report : en septembre 2019, Alpha Condé repousse une première fois les élections législatives pour pouvoir organiser une modification de la Constitution par voie parlementaire ou référendaire. Ce projet éveille rapidement un sentiment de fronde au sein de la population guinéenne et de l’opposition, du fait qu’il permet notamment au président Condé de briguer un troisième mandat à 82 ans, alors que la Constitution actuelle l’en empêche.

Le Front National pour la Défense de la Constitution (FNDC) se forme en octobre 2019, rassemblant aussi bien des membres de la société civile que des organisations politiques. Depuis l’automne, des manifestations massives ont lieu à travers le pays pour protester contre ce projet de réforme. Émaillés de violences avec les forces de l’ordre, ces mouvements de contestation ont engendré plus de 35 morts, plusieurs dizaines de blessés et des centaines d’arrestations parmi les opposants. Le FNDC finit par appeler au boycott des élections législatives et du référendum, dénonçant les conditions douteuses du scrutin et les dérives autocratiques qu’autoriserait la nouvelle Constitution.

Une « mascarade politique » pour « mourir au pouvoir »

Alpha Condé affirme qu’il est nécessaire de réformer la Constitution afin de la moderniser. Le texte qu’il propose comporte effectivement des avancées sociales, comme l’abolition de la peine de mort ou l’égalité entre hommes et femmes. Mais Cellou Dalein Diallo, chef de file de l’Union des Forces démocratiques de Guinée (UFDG), premier parti d’opposition, dénonce une « mascarade », en soulignant que ces avancées existent déjà dans le corpus juridique de la Guinée : « Tout ce qui est présenté comme une innovation — la lutte contre le réchauffement climatique, l’égalité des femmes, les mutilations génitales — est soit déjà prévu par le Code pénal ou relève de simples lois organiques ou ordinaires ».

L’ancien Premier ministre, devenu leader de l’opposition en 2007, dénonce la tentative de « coup d’Etat constitutionnel » d’Alpha Condé, qu’il soupçonne de vouloir « mourir au pouvoir ». Il clame que ce projet de réforme a pour « unique objectif » de mettre «  les compteurs à zéro à huit mois de la fin de sa deuxième présidence ». En effet, cette nouvelle Constitution modifierait la durée des mandats du président — la faisant passer de cinq à six ans —, rendant ainsi caduque l’ancienne Constitution, qui limitait la présidence à deux mandats.

Au-delà de la question du troisième mandat, Cellou Dalein Diallo dénonce également une tentative de « monarchisation de la fonction présidentielle », notamment parce que le projet constitutionnel d’Alpha Condé retire certaines prérogatives au Premier ministre. En outre, il étend les pouvoirs du président, qui pourrait prononcer la dissolution de l’Assemblée nationale en cas de désaccord avec celle-ci sur des questions fondamentales.

Après l’annonce du report, M. Diallo appelait ses soutiens à des manifestations pacifiques, pour protester et amener le président à renoncer « à son projet conflictuel et illégal de troisième mandat ». Il juge que le délai de deux semaines pour permettre à l’OIF et à la Cédéao de venir examiner le fichier électoral est trop court pour être crédible, et il appelle Alpha Condé à cesser de défendre « sa présidence à vie en assassinant ses compatriotes ». Des heurts violents avec la police ont de nouveau eu lieu le 5 mars, faisant deux morts et plusieurs blessés par balles. De nouvelles manifestations sont prévues jeudi 12 mars.

 

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