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Plan Mercator : l’âge d’or de la Marine nationale ?

Publication: 07/02/2020

À quelques heures d’une conférence d’Emmanuel Macron sur la dissuasion nucléaire à l’École militaire, les regards se tournent vers la Marine nationale qui, avec sa force océanique (AlFost), se taille la part du lion de cette composante stratégique. Si aucune information n’a filtré sur le contenu du discours du Président, la dissuasion, sanctuarisée sous François Hollande, Nicolas Sarkozy et feu Jacques Chirac, devrait connaître un destin similaire demain. D’autant que le vent favorable qui souffle dans les voiles de la Royale, incarné par le Plan Mercator, augure d’annonces plutôt positives.

« Tectonique des puissances »

Car le contexte international tendu appelle à un retour de la puissance navale.

Face au durcissement des échanges internationaux, symbolisé par le retour des États-Unis à une conception plus âpre des relations internationales, la montée en puissance de la Chine, et le renouveau de la puissance russe, la mer redevient le lieu d’expression de la volonté politique, qu’il s’agisse de diplomatie navale ou de stratégie de déni d’accès ou encore du « fait accompli ».

Ce regain de tensions, le député Jacques Marilossian (LREM, Hauts-de-Seine) le qualifie de de « tectoniques des puissances » avec d’une partie les partisans de l’order (bloc occidental), du re-order (prôné par la Russie), du new order (avancé par la Chine mais aussi la Turquie) et du disorder (groupes terroristes). Sur la mer, les tensions entre ces blocs grandissent, et ce ne sont pas les récentes tensions entre Paris et Ankara au sujet des accords turco-libyens de découpage maritime qui devraient apaiser la situation…

L’Ambition 2030 du Plan Mercator

Dans ces conditions, la Marine bénéficie, fait rare, d’un regain d’intérêt stratégique de la part du législatif et de l’exécutif. Depuis l’annonce de la nouvelle Loi pour la Programmation Militaire (2019-2025), qui elle-même transpose l’« Ambition 2030 » d’une France apte à reprendre sa place sur la scène internationale, la météo est devenue plus que clémente pour la Royale. Le Plan Mercator, qui est la déclinaison pour la Marine de la LPM, prévoit ainsi de renforcer les capacités technologiques, opérationnelles et surtout humaines de l’arme.

Ce plan dévoilé en 2018 vise à « moderniser » l’outil militaire et à obtenir une « supériorité technologique », selon les termes du préfet maritime de Brest, le vice-amiral d’escadre Jean-Louis Lozier. Dans les faits, les grands chantiers de la Marine du futur sont déjà lancés : le SCAF (avion du futur), les SLAMF (système anti-mines du futur), ou encore le PATMAR futur (avion de patrouille maritime, successeur de l’Atlantic 2) sont déjà à des stades avancés d’études, voire de tests (c’est le cas du SLAMF dont le drone de surface a été expérimenté l’an dernier à Brest).

2020 demeure toutefois une année charnière. Elle constitue, selon le député Marilossian, le « socle de l’actualisation de la programmation militaire ». Le point crucial ? Le choix du porte-avions qui, par son caractère dimensionnant, devrait impacter tant l’aéronaval (Alavia), que les forces de surface (Alfan) ou les forces océaniques (Alfost).

Un porte-avions, deux porte-avions ?

Ces derniers mois, les contours encore flous du futur porte-avions ont été précisés à la suite d’interventions officielles et d’analyses de journalistes de presse spécialisés. Un autre cap devra être franchi avec la présentation, à l’occasion d’un comité interministériel d’investissements, des quatre études de 36 millions d’euros commandées par la ministre des Armées Florence Parly aux industriels de Défense.

Selon toute vraisemblance, le sort du « PANG » (pour porte-avions nouvelle génération) devrait être en partie scellé avec le choix d’un dilemme plutôt cornélien : un porte-avions ou deux porte-avions, à propulsion nucléaire ou classique. La logique financière s’inscrivant en faux des considérations stratégiques françaises, le ministère pourrait trancher pour un porte-avions unique, mais, heureuse consolation, aux capacités technologiques avancées. Ainsi, la propulsion nucléaire pourrait être privilégiée dans l’optique d’un porte-avions lourd, capable d’emporter de nombreux aéronefs dont le futur avion de chasse SCAF (si tant est que ce dernier trouve la faveur du Bundestag allemand).

En ce qui concerne la catapulte, les analyses semblent converger vers le choix des catapultes électromagnétiques et pour cause : permettant l’utilisation d’une vaste diversité d’aéronefs, drones inclus, favorisant un meilleur contrôle de la poussée, nécessitant moins de ressources humaines, l’EMALS (c’est son nom) a tout pour plaire. Avec un argument commercial imbattable : les États-Unis, seuls fournisseurs de catapulte, arrêtent de produire le modèle précédent à vapeur – laissant à la France le choix de s’aligner… ou de créer ses propres modèles de catapultes à vapeur.

Au vu des relations serrées entre les deux pays en ce qui concerne l’aéronaval (les pilotes français sont formés à l’appontage aux États-Unis) et de l’atout technologique évident qu’elles apportent, les EMALS semble être le choix naturel pour le PANG.

Enfin, d’autres voix s’élèvent pour évoquer l’idée de deux porte-avions. Ainsi Thibault Lamidel, du Fauteuil de Colbert, pour Atlantico, défendait l’idée que la permanence à la mer retrouvée que représenteraient deux porte-avions serait un atout fondamental dans le cadre des conflits navals qui s’annoncent.

Entre les désirs et leurs réalisations…

Seulement, voilà, face à ces considérations somme toute nobles, la Marine nationale doit toutefois s’adapter à une réalité bien complexe. La volonté politique qui avait fait défaut sous le précédent quinquennat ne saurait être compensée par le volontarisme du quinquennat présent. Deux aspects semblent en effet manquer pour que la Royale tienne ses ambitions.

Le premier est au demeurant surmontable : dans certains cas, le lancement de programme s’est fait trop tard, conséquence d’années de disette durant lesquelles il fallait conserver au maximum les vieux équipements. En résulte un fossé opérationnel qu’il faut combler, comme l’illustre par exemple le cas du (trop) vieux Lynx, du nom de cet hélicoptère spécialisé dans la lutte anti-sous-marine (ASM) et qui devrait être retiré du service actif après plus de quarante de loyaux services. L’arrivée, tardive, des nouveaux hélicoptères confronterait la Royale à un vide capacitaire, les NH-90 dits Caïman Marine ne pouvant pas occuper à eux seuls les missions de SaR (search and rescue), de vive force mais, surtout, la lutte ASM qui est si critique dans le cas des opérations de déni d’accès.

À ce cas précis, la Marine a trouvé la juste parade : la location de 12 hélicoptères Dauphin « militarisés » auprès des sociétés DCI et Héli-Union. Ces derniers constitueraient une flotte intermédiaire d’autant plus bienvenue que la Marine utilise déjà les Dauphins comme « Pedro » (le nom donné aux hélicoptères de sauvetage) sur ses porte-aéronefs (Charles de Gaulle et BPC).

L’autre obstacle est, toutefois, plus difficile à surmonter. Il s’agit de la ressource humaine, en déficit chronique depuis plusieurs années. En 2018, la Royale n’avait alors pu recruter que 3400 marins sur les 3800 nécessaires. Pierre angulaire de la refonte de la Marine, la potentielle pénurie d’équipages faisait déjà tousser le député rapporteur Marilossian, qui appelait à une certaine « vigilance ». Il faut dire que les conditions de vie des marins, âpres et peu adaptées au monde connecté, sont en profond décalage avec les aspirations d’une génération accrochée à son portable.

Lors d’une conférence du Centre d’études stratégiques de la Marine, le contre-amiral Guillaume Coutay, commandant de la force maritime de l’aéronautique navale, soulignait aussi que le manque de profils scientifiques et la difficulté de la formation rendaient difficiles le recrutement. Pour l’heure, comme le souligne dans un long papier le journaliste défense Jean-Dominique Merchet, les solutions tardent à émerger. Or, sans hommes, pas de Marine, ni de plan Meractor.

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