Moines de Tibhirine : et la lumière fuit

Publication: 06/08/2019

L’avocat des familles réclame une nouvelle commission rogatoire internationale pour éclairer les circonstances de l’enlèvement et de l’assassinat des moines de Tibhirine, en 1996.

Malgré sa dimension symbolique, la cérémonie de béatification de 19 martyrs d’Algérie, le 8 décembre 2018 à Oran, n’a pas mis un terme aux interrogations qui entourent l’assassinat des moines de Tibhirine. Le 21 juin 2019, l’avocat des familles a en effet demandé aux magistrats de délivrer une nouvelle commission rogatoire internationale afin que l’ancien président Abdelaziz Bouteflika et le général Mohamed Mediene, ancien patron du Département du Renseignement et de la Sécurité (DRS), puissent être entendus « le plus rapidement possible ». Dans ce document rendu public par l’AFP, Me Patrick Baudouin pointe une nouvelle fois « le défaut de coopération de la part des autorités algériennes » qui « n’a pas permis jusqu’à présent de recueillir tous les éléments d’information nécessaires sur les conditions de l’enlèvement, de la détention et de l’exécution des moines de Tibhirine ». Alors que le pays traverse une grave crise politique, l’avocat espère lever définitivement le voile sur ce drame qui, plus de vingt ans après, continue d’empoisonner les relations entre la France et l’Algérie.

L’enchaînement des faits

Rappel des faits. Dans la nuit du 26 au 27 mars 1996, en pleine guerre civile algérienne, une vingtaine d’hommes armés enlèvent sept moines de l’ordre cistercien de la Stricte observance dans leur monastère Notre Dame de l’Atlas situé à Tibhirine, au sud d’Alger. Le 26 avril, un communiqué de l’émir du Groupe armé islamique (GIA) Djamel Zitouni, revendique l’enlèvement et menace de les égorger. Le 23 mai 1996, le GIA assure dans un communiqué qu’il les a assassiné deux jours plus tôt, le 21 mai. Peu de temps après, le 30 mai 1996, les têtes des victimes sont retrouvées près de Médéa. Le 2 juin, les frères de Tibhirine, comme on les appelle désormais, sont enterrés sous haute surveillance dans la capitale algérienne. Elles seront inhumées plus tard dans le jardin de l’abbaye cistercienne. Les corps des religieux français n’ont jamais été retrouvés, ce qui, à l’époque, passe plutôt inaperçu.

Des fissures dans la version officielle

L’affaire semble alors entendue. Mais, à la fin des années 90, des premières fissures apparaissent dans la version officielle. D’anciens agents des services secrets algériens en exil – comme le colonel Mohamed Samraoui -, révèlent que certains chefs des mouvements islamistes travaillaient en sous-main pour l’armée algérienne. D’après ces témoignages, les infiltrés étaient chargés de pratiquer des actions terroristes pour discréditer les insurgés aux yeux de la population.

Dans un documentaire du magazine Spécial Investigation de Canal+, diffusé le 19 septembre 2011, de nouveaux témoins, anciens agents du DRS, reviennent ainsi sur l’enlèvement des moines de Tibhirine. Selon eux, il s’agissait d’une manoeuvre des services algériens qui auraient manipulé Zitouni. Objectifs de l’opération ? Contraindre les moines, qui soignaient les insurgés, à quitter la région et obtenir la reconnaissance de la France en faisant libérer les otages par l’armée. Mais l’affaire aurait mal tourné. Pour quelle raison ? L’Hypothèse d’une bavure de l’armée algérienne voit alors le jour. D’après le général Buchwalter, attaché de défense à l’ambassade de France à Alger pendant la décennie noire, un hélicoptère de l’armée aurait ouvert le feu sur le campement des maquisards où étaient retenus les moines, tuant ces derniers. Les militaires les auraient ensuite décapités afin de faire porter le chapeau au GIA dont c’était le mode opératoire habituel.

Un rapport d’autopsie en 2018

En France, les familles des moines ont saisis le parquet de Paris en 2004 et déposé une plainte contre X. Chargé de l’instruction, le juge Marc Trévidic se heurte aux résistances d’Alger qui s’en tient à la version officielle. Il se rend cependant une première fois en Algérie, en octobre 2014, où il procède à des prélèvements. Mais les autorités algériennes confisquent les pièces avant son retour en France. Elles seront restituées en 2016, deux ans avant que le juge d’instruction parisien obtienne le droit d’effectuer de nouvelles expertises. En 2018, au bout de quatorze ans d’enquête judiciaire et 22 ans après les événements, le rapport d’autopsie des dépouilles – pratiquée sur les corps au moyen des technologies les plus avancées – est enfin versé au dossier. Il livre de précieuses informations. En voici les principales :

  • les crânes sont bien ceux des moines. Mais, fait troublant, à une exception près, leurs identités ont été interverties lors de leur inhumation ;
  •  les Français n’ont pas été tués par balles avant d’être décapités. La thèse d’une bavure de l’armée algérienne est donc mise à mal ;
  •  Toutes les lésions constatées plaident “en faveur d’une décapitation post-mortem”. De quoi alimenter les soupçons sur une possible mise en scène ;
  • les experts jugent « plausible » un décès entre les 25 et 27 avril. Environ cinq semaines avant la découverte des têtes. L’authenticité du communiqué du GIA, prétendant à l’époque que les moines étaient morts le 21 mai, est donc douteux.

Des questions en suspens

Si ce rapport tant attendu lève ainsi des zones d’ombre, il n’éclaire pas sur l’identité des commanditaires et des exécutants de l’enlèvement et de l’assassinat des moines. Commando du GIA, maquisards à la solde du gouvernement algérien, services secrets lancés dans une opération de manipulation destinée à jeter l’opprobre sur les islamistes ? Seule certitude : l’absence des corps jamais retrouvés et l’inversion de l’identité des Français confortent l’idée que les autorités locales cachent quelque chose. « Il s’agit d’une avancée extrêmement importante dans le dossier, déclare à l’époque Patrick Baudouin sur Radio France. À la lumière de ces expertises, nous pensons que la version officielle des autorités algériennes, à savoir un enlèvement et une exécution par le GIA, cette version simpliste ne tient pas. »

Du côté des familles, on espère aujourd’hui que la situation en Algérie – destitution de Bouteflika, arrestation d’anciens hauts responsables du régime -, permettra au dossier de faire une avancée décisive. Pour autant, personne n’a semble-t-il intérêt à ce que la vérité éclate. Sans doute, pas même la France. Selon le quotidien algérien El Watan, des négociations ont en effet eu lieu avec Djamel Zitouni en avril 1996. Jean-Charles Marchiani, ancien officier de la DGSE alors préfet du Var, et Pierre Le Doaré, chef d’antenne de la DGSE à Alger de 1994 à 1996, ont rencontré l’émir du GIA en Algérie. Problème : les deux hommes ont été envoyé par le président Jacques Chirac, sur proposition de Charles Pasqua, sans qu’Alain Juppé, alors Premier ministre et en charge de la cellule de crise mise en place à Paris, n’ait été informé de ces démarches. Eventant l’affaire, il aurait brutalement mis fin aux négociations. Plus tard, Marchiani affirmera que ce retrait inexpliqué aurait précipité l’exécution des moines.

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