Armes nucléaires : Londres relance l’escalade, le Kazakhstan montre l’exemple

Publication: 04/04/2021

Le Royaume-Uni a surpris la communauté internationale en annonçant son intention d’augmenter sensiblement son stock d’armes nucléaires. Une décision qui s’inscrit à rebours des efforts internationaux en faveur du désarmement, des efforts incarnés par des pays comme le Kazakhstan, un temps quatrième détenteur d’armes nucléaires au monde, aujourd’hui chantre de la dénucléarisation.

Quand Boris Johnson joue avec le feu… nucléaire. A la consternation de la communauté internationale, le gouvernement britannique a annoncé mi-mars son intention de porter le plafond maximum de son stock d’ogives nucléaires de 180 à 260. Une augmentation spectaculaire, de l’ordre de 45%, qui représente pour le Royaume-Uni un changement de cap aussi inédit qu’inquiétant depuis la chute de l’Union soviétique et la fin de la guerre froide. Londres, qui vient de publier sa première « revue stratégique » – ses grandes orientations géopolitiques sur dix ans – depuis le Brexit, justifie ce revirement par le fait que «les circonstances et les menaces changent avec le temps». « Nous devons maintenir un niveau minimum et crédible de dissuasion », a ainsi avancé le ministre anglais des Affaires étrangères, Dominic Raab, estimant qu’il s’agissait d’une « police d’assurance ultime contre les pires menaces d’Etats hostiles ».

« L’objectif premier de cette revue (…) est de rendre le Royaume-Uni plus fort, plus sûr et plus prospère tout en défendant nos valeurs », a quant à lui déclaré Boris Johnson. Des arguments qui sont loin de convaincre, tant en Grande-Bretagne qu’à l’étranger. « Qui a donné à ce gouvernement le droit (…) de renier les obligations du Royaume-Uni en vertu du traité sur la non-prolifération nucléaire (TNP) ? », s’est par exemple insurgé le député écossais Ian Blackford. Même son de cloche du côté du groupe Campaign for Nuclear Disarmament, où l’on qualifie la décision britannique « d’énorme provocation » et de « premier pas vers une nouvelle course à l’armement nucléaire ». La diplomatie iranienne a quant à elle dénoncé « l’hypocrisie monstre » de Boris Johnson, alors que le Royaume-Uni, signataire du TNP, s’était dit en janvier dernier « profondément préoccupé » par la politique de Téhéran en matière nucléaire. En France enfin, le quotidien Le Monde a vivement dénoncé « l’inquiétante fuite en avant » du premier ministre britannique.

Une décision à rebours de la dynamique de désarmement

Symboliquement, la décision de Londres tombe au plus mauvais moment. En 2021 entre en effet en vigueur le Traité sur l’interdiction des armes nucléaires (TIAN, ou TPNW en anglais). Adopté par les Nations unies en 2017, le TIAN, qui vient d’être ratifié par cinquante Etats, le Honduras – une étape qui ouvre la voie à sa pleine ratification –, se fixe ainsi comme objectif l’élimination complète des armes nucléaires au niveau mondial. Son premier article interdit notamment l’utilisation, le développement, la production, les essais, le stationnement, le stockage et la menace d’utilisation des armes nucléaires. Si le Royaume-Uni, à l’image des autres puissances possédant officiellement des armes nucléaires – parmi lesquelles la France, les Etats-Unis, la Chine et la Russie –, n’a jamais signé le TIAN, la volonté de Londres d’augmenter son stock d’ogives s’inscrit donc à rebours de la dynamique à l’oeuvre pour dénucléariser la planète.

Désormais séparé de l’Union européenne (UE), le Royaume-Uni prend également un chemin diamétralement opposé de celui qu’empruntent ses anciens partenaires continentaux. Le 21 octobre, les députés européens ont ainsi adopté, à une écrasante majorité (641 voix contre 5), une résolution demandant au chef de la diplomatie européenne, Josep Borrell, de soutenir au nom de l’UE la non-prolifération nucléaire. Avec la ratification du TIAN s’ouvre « une nouvelle décennie où les armes nucléaires seront illégales au regard du droit international », veut aussi croire Beatrice Fihn, la directrice exécutive de l’ICAN (International Campaign to Abolish Nuclear Weapons), une coalition d’ONG qui a reçu le prix Nobel de la Paix en 2017. « Les acteurs politiques et diplomatiques vont devoir se justifier sur la conservation d’armes illégales et ne pourront plus prétendre respecter le droit international ou encore être un Etat ”responsable” », prédit Mme Fihn, selon qui « c’est cela le sens de l’histoire ».

Le Kazakhstan, le bon élève du mouvement anti-nucléaire

« La menace nucléaire s’accentue (…). L’interdiction complète des essais nucléaires constitue une étape essentielle à franchir si l’on veut empêcher l’amélioration qualitative et quantitative des armes nucléaires et parvenir au désarmement nucléaire », a estimé le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, qui s’exprimait lors de la dernière Journée internationale contre les essais nucléaires, le 29 août 2020. Une journée qui, chaque année depuis 2010, coïncide avec l’anniversaire de la fermeture du site d’essai de Semeï, au Kazakhstan. Le Kazakhstan qui, justement, fait figure de bon élève du désarmement et de la non-prolifération. Depuis son indépendance, l’ancienne république soviétique a en effet tourné le dos aux armes nucléaires, adhérant dès 1992 au TNP et finissant de renvoyer en Russie, dès 1995, les quelque 1 400 ogives nucléaires héritées de la guerre froide qui se trouvaient sur son territoire.

Depuis, le pays, qui était lors de son indépendance le quatrième détenteur d’armes de destruction massive (ADM) au monde, s’est joint à ses voisins pour créer une vaste zone exempte d’armes nucléaires en Asie centrale. Le Kazakhstan s’est aussi engagé à réduire les menaces liées aux ADM, et ce même s’il demeure un pays nouvellement indépendant et dont l’économie doit encore se développer – montrant en cela l’exemple aux grandes puissances de ce monde. Un pari gagné, qui au contraire du contre-exemple britannique, fait se rapprocher un peu plus « la réalisation d’un monde exempt d’armes nucléaires (qui) est une aspiration universelle pour assurer la paix et la sécurité internationales », selon Antonio Guterres.

 

 

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