Au Tigré, des milliers de réfugiés et des massacres

Mékélé, la capitale de la province du Tigré qui a fait sécession avec le pouvoir central d’Addis-Abeba, serait désertée par le FLPT. Mais rien n’indique que les forces tigréennes seraient vaincues. En attendant l’issue de ce conflit, les réfugiés affluent au Soudan et les belligérants se renvoient la responsabilité d’un massacre perpétré dans le bourg de Maïkadra sur fond d’anciennes rivalités communautaires…

Le premier ministre éthiopien, Abiy Ahmed, a beau revendiqué la prise de Mékélé, la capitale du Tigré, le mystère continue de planer sur la situation réelle dans cet Etat régional du nord de l’Ethiopie. Dans une région coupée du monde et privée de télécommunications, les déclarations des belligérants sont difficilement vérifiables. Qu’en est-il de l’état des forces tigréennes ? Sont-elles en passe d’être vaincues ou ont-elles simplement effectué une retraite stratégique afin de reconcentrer leurs forces comme le laisse entendre Debretsion Gebremichael, le leader du Front de Libération du peuple du Tigré (FLPT), qui assure poursuivre « la résistance » dans un message envoyé par texto à l’agence Reuters ?

Plus de 40 000 réfugiés tigréens au Soudan

Toujours est-il qu’à l’heure actuelle, plus de 40 000 réfugiés sont entrés au Soudan voisin depuis le début du conflit et qu’ils continuent à affluer chaque jour dans des camps insalubres de l’autre côté de la frontière. « Le nombre (de réfugiés) est bien au-dessus de nos capacités (d’accueil) et une augmentation exercera une pression supplémentaire, non seulement sur notre Etat fédéral mais sur tout le Soudan », a confié à l’AFP Soliman Ali, le gouverneur de l’Etat concerné, celui de Gedaref. Un Etat déjà durement frappée cette année par des inondations et fragilisée par l’épidémie de coronavirus. Pour Jonas Horner de l’International Crisis Group, « l’est du Soudan est la région la plus pauvre du pays et l’afflux de personnes entraînera une concurrence accrue pour les ressources et l’aide ».

Mais alors que les autorités soudanaises et les organisations internationales tirent la sonnette d’alarme, la plus grande incertitude entoure le sort du Tigré et de ses habitants. Et ce, particulièrement depuis le 26 novembre, date à laquelle les forces fédérales ont enclenché la « dernière phase » de l’intervention militaire démarrée le 4 novembre en ciblant Mékélé, cette ville de 500 000 habitants, fief des dirigeants du FLPT.

Le point de non-retour

Le parti politique qui dirige le Tigré, un des 10 États semi-autonomes de la fédération éthiopienne, est soutenu par des forces armées qui étaient estimées à 250 000 hommes avant le début du conflit. Abiy Ahmed considèrent ses responsables comme des « criminels » qui déstabilisent le pays en sous-main. En septembre dernier, le FLPT a organisé ses propres élections législatives sur le territoire, passant outre l’interdiction émise par le pouvoir central qui avait reporté tous les scrutins en raison de la Covid-19. En retour, Addis-Abeba a mis hors-la-loi le gouvernement régional, lequel a répliqué en déniant toute légitimité au premier ministre pour intervenir dans ses affaires. Un point de non-retour atteint après des mois de tensions entre la capitale fédérale et les dirigeants de la minorité tigréenne qui accusent Abiy Ahmed de dérive autoritaire dans un contexte marqué par la monté en puissance des ethnonationalismes.

De fait, la première étincelle de ce conflit armé fut allumée en 2018 quand les Amharas et les Oromos – plus de 60% de la population éthiopienne -, s’allièrent et imposèrent un de les leurs, Abiy Ahmed, à la tête de l’Etat. Les Tigréens, 6% de la population, qui ont dirigé la coalition à la tête de l’Éthiopie de 1991 à 2018, payèrent les frais de cette nouvelle répartition communautaire au sein du pouvoir. Rapidement isolés et marginalisés, ils se replièrent sur leur région d’origine dans le nord du pays. Début novembre 2020, l’annonce d’une attaque de deux bases militaires fédérales par des miliciens du Tigré – une information démentie par le FLPT – mettra le feu aux poudres. Auréolé d’un prix Nobel de la paix en 2019, le premier ministre éthiopien se transforma alors en chef de guerre pour mettre au pas la dissidence tigréenne dans ce qu’il considère néanmoins comme une simple « opération de maintien de l’ordre ». D’emblée cependant, l’équilibre communautaire fragile du deuxième pays le plus peuplé d’Afrique, faisait craindre le pire aux observateurs.

Des tensions communautaires à leur paroxysme

Ainsi, le massacre du bourg de Maïkadra, situé sur une terre fertile appelée Wolkait, rattachée en 1991 par le TPLF à la province du Tigré, alimente les pires supputations. Perpétré le 9 novembre dernier, il aurait fait des centaines de morts, la plupart appartenant, selon Addis-Abeba, à l’ethnie amhara, la deuxième du pays derrière les Oromos. Depuis la divulgation de ce massacre par Amnesty International, qui se refuse à désigner un coupable, Abiy Ahmed appelle la communauté internationale à condamner ces crimes « déchirants » commis par le FLPT, quand le parti tigréen rejette, lui, des accusations « sans fondements ». 

D’après la Commission éthiopienne des droits de l’homme (EHRC), un organisme semi-indépendant en réalité affilié au gouvernement fédéral, le village aurait été quadrillé par les Samris, un groupe de jeunes miliciens partisans du FLPT, qui auraient méthodiquement massacré les non-Tigréens. Mais des témoignages jettent le trouble sur cette version officielle. Certains témoins, cités par le journal Le Monde, accusent en effet les Fannos, des miliciens Ahmaras, d’être à l’origine de ces exactions. Depuis l’élection d’Abiy Ahmed, ces derniers revendiquent la région et auraient infusé un discours de haine à l’encontre des Tigréens pour s’approprier leurs terres.

Quelle que soit l’issue de cette opération militaire dirigée contre les visées sécessionnistes du Tigré, une chose demeure certaine : la plaie profonde entre Tigréens et Amharas ne se refermera pas de sitôt.

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