Diplomatie : saluée pour sa gestion de la crise sanitaire, la Corée du Sud s’émancipe

Publication: 03/07/2020

Nation historiquement coincée dans le giron de l’Empire chinois, puis colonie japonaise au tournant du XXème siècle et désormais fidèle allié des américains depuis 1945, la Corée a souvent été dans l’ombre des grandes puissances. Mais ce début de XXIème siècle, la réussite de Séoul dans sa gestion de l’épidémie de Covid-19 change la donne.

Miracle au « pays du matin calme » : avec moins de 12 000 cas recensés et 273 morts pour 50 millions d’habitants, la Corée du Sud est unanimement saluée dans la presse internationale pour sa gestion de la crise liée au Covid-19. Voisin direct de l’épicentre chinois de l’épidémie, le pays, qui n’a pas opté pour un confinement généralisé de sa population, doit sa résilience à ses considérables capacités de dépistage (60 000 tests/jour), au traçage technologique des personnes infectées et, plus généralement, à l’anticipation législative, logistique et sociétale héritée du traumatisme des précédents épisodes épidémiques. Une réussite qui a projeté la Corée du Sud sur le devant de la scène internationale.

Corée du Sud : Faire des crises autant d’opportunités

Au contraire de la plupart des pays touchés par la pandémie, la crise fait figure d’opportunité pour Séoul, lui conférant une nouvelle stature. Et il ne s’agit pas d’une première : en 1997 déjà, lors de la grande crise boursière asiatique, la Corée du Sud avait rapidement réussi à surpasser les difficultés, renouvelant en quelques années son tissu économique. Les autorités avaient alors favorisé la transition d’une industrie lourde vers une économie tournée sur les nouvelles technologies et la croissance verte. Séoul avait ainsi marqué à l’époque sa différence avec les autres pays du continent, notamment le Japon, en transformant la crise en véritable tremplin.

Le pays pourrait bien à nouveau profiter d’une nouvelle crise, non plus boursière, mais sanitaire cette fois-ci, pour démontrer sa capacité de résilience et d’adaptation. Son président, Moon Jae-in, se déclarant récemment « convaincu (qu’il) renaîtra en tant qu’acteur puissant à l’ère de l’économie numérique en surmontant la crise industrielle provoquée par le coronavirus ». La Corée du Sud se sent-elle pousser des ailes ? Le pays n’en demeure pas moins toujours sous la menace de son voisin communiste du Nord et surtout, reste un allié stratégique des États-Unis dans la région. Mais pour combien de temps ?

L’encombrant allié américain, le difficile voisin japonais

Si le chef de l’État coréen a bien accepté l’invitation de son homologue américain à participer à un G7 « élargi », Séoul n’en cherche pas moins à s’éloigner d’un allié devenu encombrant. D’un côté, il lui faut ménager un Donald Trump qui, en dépit de son caractère imprévisible, a œuvré au rapprochement avec Kim Jong-un.

De l’autre, le pays cherche à se détacher du giron américain pour s’extraire de la guerre commerciale entre Washington et Pékin, qui menace ses intérêts. Avec la reprise en main de Hong-Kong par le pouvoir chinois, Séoul espère s’imposer comme la principale plaque tournante commerciale et financière de la région. Une stratégie délicate, qui suppose d’affirmer une forme de « neutralité » entre la Chine et les États-Unis. Une posture d’autant plus difficile que l’Histoire continue de peser de tout son poids : soixante-dix ans après la guerre de Corée, les américains demeurent de facto les protecteurs des sud-coréens face à Pyongyang. Les États-Unis maintiennent par ailleurs plus de 20 000 GI’s en poste au sud du 38ème parallèle.

C’est aussi le poids de l’Histoire qui oblitère les bonnes relations entre Tokyo et Séoul. Jusque dans les années 80, la Corée du Sud avait largement bénéficié du décollage économique nippon, s’inscrivant dans son sillon en sous-traitant une large part de l’industrie japonaise. Mais les exactions commises par les troupes impériales en Corée durant les années trente et quarante sont depuis régulièrement remises sur la table des négociations entre les deux pays. Dernier exemple en date : en 2019, suite à une décision de justice sud-coréenne qui intimait aux entreprises japonaises de dédommager les travailleurs forcés de la guerre, les relations commerciales entre les deux pays se sont brutalement durcies.

Interrogée par le journal La Croix en août dernier, la chercheuse et spécialiste de la région Karoline Postel-Vinay souligne l’instrumentalisation politique qui a court en Corée : « Cette histoire est très instrumentalisée. Le président sud-coréen Moon Jae-in flatte son électorat de gauche antiaméricain, et par ricochet anti-japonais ». Il faut dire qu’en 2020, la présence japonaise dans la péninsule fait encore l’objet d’une attention politique et médiatique importante en Corée du Sud, notamment le sujet des violences sexuelles orchestrés par les troupes japonaises sur les coréennes durant les années trente et quarante. Une cause qui est aujourd’hui entachée par des soupçons de détournements de fonds par la dirigeante (et députée du parti au pouvoir) de la principale association de défense des victimes.

La dirigeante du mouvement Yoon Mee-hyang, figure emblématique de la gauche coréenne, est désormais accusée par les anciennes victimes d’avoir triplement détourné la cause des « femmes de réconfort » : d’abord pour son enrichissement personnel, en ayant acheté sa propriété personnelle sur les fonds de l’association, ensuite comme tremplin pour sa carrière politique et finalement comme instrument de chantage de la diplomatie coréenne envers le Japon. Une stratégie qui pourrait se retourner contre Séoul, alors que les Nations Unis se penchent désormais de très près sur ce dossier de détournements de fonds au sein du Conseil coréen pour le souvenir de l’esclavage sexuel militaire japonais.

Une chose est sûre : ce regain de tensions sur fond de controverse historique est symptomatique d’une Corée du Sud de plus en plus ambitieuse et téméraire vis-à-vis de ses voisins régionaux.

Se démarquer de la Chine tout en la ménageant

Reste la toute puissance chinoise. À l’heure où les tensions commerciales sont plus vives que jamais entre Pékin et Washington, Séoul doit également composer avec son puissant voisin. La Corée tente ainsi de marquer sa différence et son indépendance vis-à-vis de son premier partenaire économique, en favorisant la relocalisation d’usines stratégiques – et ce alors qu’un tiers (30,5%) des pièces détachées importées en Corée proviennent de Chine.

Les banques publiques coréennes vont ainsi allouer quelque 4,5 milliards de wons (3,3 millions d’euros) au rapatriement des PME. Des efforts qui doivent cependant demeurer discrets, si Séoul entend garder les bonnes grâces de Pékin, dans un contexte de montée du protectionnisme et de fragilisation des chaînes d’approvisionnement mondial. La diplomatie coréenne marche donc sur une corde raide.

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