Détruire le Qatar ? En privé, Yousef Al Otaiba en rêve.

Publication: 20/10/2017

Le sulfureux ambassadeur des Émirats arabes unis (EAU) à Washington, l’homme par qui le scandale arrive, fait à nouveau parler de lui. Comme souvent, ses propos provoquent l’indignation du milieu diplomatique et de la communauté internationale.

 

Conquérir le Qatar « résoudrait les problèmes de tout le monde. Littéralement. Et le roi Abdallah d’Arabie saoudite a failli faire quelque chose au Qatar quelques mois avant son décès en janvier 2015 ».

Datant de mai 2017, cette déclaration explosive apparaît dans une nouvelle série d’e-mails de Yousef Al Otaiba, piratés par un mystérieux groupe de hackers baptisé Global Leaks. Il s’agit de la réponse que l’ambassadeur émirati a adressée à l’ancien diplomate américain Elliot Abrams, qui estimait que la Jordanie « devrait conquérir le Qatar ».

Pour M. Abrams, en effet, une conquête du Qatar par les Hachémites résoudrait « leur problème d’argent et le problème du soutien qatari à l’extrémisme ». Certes, « Obama déteste [cette idée], mais le nouveau… ». M. Abrams suggérait ainsi que Donald Trump ne s’opposerait pas à une prise de contrôle militaire du Qatar.

Encouragé par la réaction de Yousef Al Otaiba, l’ancien diplomate américain s’enthousiasme. Après tout, réfléchit-il, « qu’elle serait la difficulté ? ». La population locale qatarie ne compte que 250 000 à 300 000 personnes, et « les étrangers n’interviendront pas. Promettez une augmentation aux Indiens, promettez une augmentation à la police. Qui se battra jusqu’à la mort ? », calcule-t-il.

Et ses arguments sont efficaces. « Exactement », répond en effet Yousef Al Otaiba, pour qui tout cela semble aller de soi.

La réaction du diplomate émirati est loin d’être anodine. Seulement un mois après cet échange d’e-mails, l’Arabie saoudite, les EAU et l’Égypte annonçaient le blocus économique et politique du Qatar, qu’ils accusaient de soutenir le terrorisme.

Or, Yousef Al Otaiba est devenu une personnalité à part entière, dont l’influence sur les milieux politique, diplomatique et même sur le monde des affaires américain s’avère incontournable.

D’après les informations de The Intercept, qui lui consacre une longue enquête, le charismatique diplomate émirati « est devenu l’un des hommes les plus importants et bien connectés de Washington ». Sa présence aux galas, dîners, inaugurations de centres hospitaliers et fêtes d’anniversaire est désormais légendaire. Al Otaiba est en outre régulièrement en contact avec Jared Kushner, gendre et très proche conseiller de Donald Trump, qu’il rencontre au moins une fois par semaine.

Proche du directeur de la CIA, Mike Pompeo ainsi que d’autres officiers parmi les plus importants de la sécurité nationale américaine, Al Otaiba a même financé « presque tous les think tanks qui comptent à Washington », ajoute The Intercept.

 

La double vie du diplomate

Bref, le diplomate dispose d’un carnet d’adresses fourni qu’il a notamment réussi à se constituer grâce à sa relation privilégiée avec Mohammed ben Zayed Al Nahyane (MBZ), considéré comme le véritable homme fort des EAU. Cela fait environ deux décennies que le diplomate s’attèle à imposer les vues de MBZ à Washington, que ce soit sur l’Iran, les Frères musulmans ou tout autre sujet stratégique.

Tout n’est cependant pas net au sujet d’Al Otaiba, et les nombreuses rumeurs concernant sa vie privée n’ont fait que se multiplier depuis le piratage de ses mails. Issu d’un pays qui se veut exemplaire en matière de mœurs, le charmant diplomate défend une image progressiste et moderne des EAU, en particulier sur la question des droits des femmes.

La législation de son pays est pourtant draconienne contre les « crimes sexuels », et les Qataris sont par exemple susceptibles d’être arrêtés s’ils sont surpris en train de discuter dans une voiture avec une personne du sexe opposé.

Or, cela n’empêche pas Yousef Al Otaiba de participer à des soirées avec des prostituées à Washington, New York, Los Angeles et même Abou Dabi. Alors que les mesures contre les crimes sexuels sont souvent utilisées contre les dissidents politiques, « les personnalités de la classe dirigeante fonctionnent sous un ensemble de règles différent. L’élite des EAU agit en totale impunité dans son pays et compte sur le soutien et la protection totale des EAU lorsqu’elle enfreint la loi à l’étranger », affirme dans The Intercept Nick McGeehan, chercheur à Human Rights Watch.

Une impunité dont semblent très bien profiter Yousef Al Otaiba et ses compagnons de beuverie. À quelques rares exceptions près. En février 2016, Byron Fogan était condamné à 21 mois de prison pour avoir détourné plus d’un million de dollars d’une fondation caritative privée de Washington. Fogan est un ancien membre de la bande de fêtards d’Al Otaiba, et ce dernier l’avait recruté pour diriger la fondation en question. Le diplomate s’était également arrangé pour que Fogan soit à la fois employé par l’Ambassade émiratie en tant que conseiller juridique et par la société de relations publiques The Harbour Group, qui travaillait pour le compte des Émirats.

 

Écraser le rival qatari

Après la disparition de la fondation, Al Otaiba a payé les frais juridiques générés par la procédure judiciaire de Fogan tout en lui permettant de conserver ses deux emplois auprès de l’Ambassade en attendant le verdict. Or, comme le souligne The Intercept, les mails de l’ambassadeur prouvent qu’il n’ignorait rien des habitudes de son ami.

Mais la vie privée de Yousef Al Otaiba n’est pas la seule à poser problème. Ses mails révèlent qu’il est au centre d’un véritable réseau tentaculaire à Washington dont l’objectif assumé est d’écraser le rival qatari. Les messages révèlent notamment une collaboration étroite entre l’ambassadeur et la Fondation pour la défense des démocraties (FDD), un think tank néoconservateur et pro-israélien. Le but de cette alliance : « réduire l’image et l’importance du Qatar en tant que pouvoir régional et mondial, y compris la collusion avec des journalistes qui ont publié des articles accusant le Qatar et le Koweït de soutenir le terrorisme ».

Ce qui nous mène à nouveau à la fameuse « crise du Golfe ». Le Washington Post révélait en juillet que les Émirats arabes unis avaient orchestré le piratage de sites Internet qataris pour y insérer de fausses déclarations du prince Tamim. Ces déclarations sont à l’origine de la crise diplomatique que traversent les pays de la région. Yousef Al Otaiba nie en bloc ces accusations. Mais sa parole est-elle encore crédible ?

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