Le prince ben Talal, grande victime de la purge saoudienne

Publication: 01/12/2017

Al-Walid ben Talal n’est pas le seul homme d’affaires à succès en Arabie saoudite, pourtant il fut le principal visé par la purge du 4 novembre dernier. D’autres entrepreneurs, comme Mohamed ben Saoud Al-Kabir ou Mohamed bin Issa Al-Jaber, qui collent peut-être davantage à l’esprit réformiste du prince héritier, y ont échappé.

En Arabie saoudite, le message est clair : ceux qui ne font pas partie du camp du changement sont priés de faire profil bas. Et ce quels que soient le statut et le poste occupés. Depuis la purge historique anticorruption du 4 novembre dernier, orchestrée par le nouvel homme fort du pays, le prince héritier Mohamed ben Salman (dit « MBS »), certains ex-ministres côtoient les hommes d’affaires les moins enclins à embrasser le tropisme moderniste de ce dernier, dans cette geôle dorée qu’est le Ritz-Carlton de Riyad. Parmi eux, le prince Al-Walid ben Talal, 62 ans, dont le franc-parler et l’image commençaient à agacer dans les travées du pouvoir.

« Il est temps d’arrêter »

À la tête d’une fortune estimée à plus de 20 milliards de dollars, faite de multiples participations dans des secteurs allant de la grande distribution à l’agriculture en passant par le transport, le petit-fils du roi Abdelaziz al-Saoud, fondateur de l’Arabie saoudite, est régulièrement présenté comme l’un des Saoudiens les plus influents dans le monde. Contrairement à MBS, qui a choisi une carrière politique — ce qui le mènera sur le trône dans quelques semaines vraisemblablement —, le prince ben Talal n’a jamais réellement cherché à s’immiscer dans les affaires intérieures du royaume, même s’il est souvent reçu, à l’étranger, avec les hommages dus aux chefs d’État.

L’un de ses terrains de jeux favoris ? L’Hexagone. En 2006, Jacques Chirac, alors président de la République, décore le magnat des hôtels de luxe de la Légion d’honneur, après qu’il ait effectué un don de 17 millions d’euros pour la construction des salles consacrées aux arts de l’islam au Musée du Louvre. Sa société, la Kingdom Holding Company — qui a perdu 15 % de sa valeur depuis le début de l’année —, possède par exemple en France le palace George-V à Paris depuis 1997 et détient 17,3 % des parts d’Euro Disney. « Al-Walid a été reçu par plusieurs chefs d’État français, il a inauguré des chaires et des expositions au Louvre, c’est quelqu’un de connu, qui n’a pas mauvaise presse », explique au Parisien Antoine Basbous, directeur de l’Observatoire des pays arabes.

D’où vient, dès lors, cette mise à l’ombre forcée ? La décision du prince héritier saoudien a été d’autant plus surprenante que, pour beaucoup, le prince ben Talal n’était pas spécialement un opposant au futur roi saoudien. Problème : s’il s’est toujours tenu à l’écart des affaires politiques à Riyad, l’homme d’affaires n’hésite pas à donner de la voix, de manière parfois extravagante, et à s’adresser aux médias étrangers. Pour Agnès Levallois, consultante spécialiste du Moyen-Orient, « Al-Walid a toujours été un électron libre, il ne s’est pas mis du tout dans la logique de la succession du roi Abdallah et a engrangé une fortune colossale […] Pour MBS, cette arrestation est une façon de lui dire qu’il est temps d’arrêter. »

Cause féminine

Une arrestation, en d’autres termes, qui trouve davantage son explication dans cet entre-deux médiatico-financier que dans la réussite personnel d’Al-Walid ben Talal. Car d’autres hommes d’affaires n’ont pas connu le même sort que lui. Le sultan Mohamed ben Saoud Al-Kabir et Mohamed bin Issa Al-Jaber, deux des quatre Saoudiens cotés à l’indice Bloomberg, aux dernières nouvelles, vont bien. Le second, dont le patrimoine est estimé à environ 9 milliards de dollars, a d’ailleurs une trajectoire semblable à celle du prince ben Talal — avant sa chute — : il a fait fortune dans l’hôtellerie de luxe et nourrit un vif intérêt pour la France, ce qui ne l’empêche pas d’être toujours en odeur de sainteté auprès de MBS.

La preuve de son tropisme tricolore : Al-Jaber avait apporté son soutien à Audrey Azoulay, ancienne ministre de la Culture de François Hollande et alors candidate au poste de directrice générale de l’UNESCO — qu’elle occupe aujourd’hui —, en octobre dernier. Il milite d’ailleurs pour l’éducation des femmes en Arabie saoudite et joue le rôle d’envoyé spécial de l’organisation onusienne pour l’éducation, la tolérance et les cultures du Moyen-Orient. Un CV en parfait accord avec la politique progressiste prônée par le prince héritier saoudien, qui a notamment fait de la cause féminine, semble-t-il, l’un de ses chevaux de bataille.

Une petite révolution dans ce royaume, taxé à juste titre de traditionalisme décomplexé, qui préfigure de nombreux progrès — économiques, sociaux, sociétaux — à venir. La purge du 4 novembre dernier, parfois jugée excessive, n’en était pas moins nécessaire, selon ses ordonnateurs, pour marquer et accompagner ce changement de paradigme plus que bienvenu. Et, faut-il le rappeler, les geôles saoudiennes, faites de dorures et munies d’un service d’étage, ressemblent davantage à un camp de vacances qu’à un véritable calvaire. Du Georges-V parisien au Ritz-Carlton de Riyad, il y a d’ailleurs fort à parier que le prince ben Talal ne soit pas franchement dépaysé.

 

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