Arabie saoudite — Qatar : quand l’éléphant a peur de la souris

Publication: 01/08/2017

L’offensive diplomatique orchestrée depuis plusieurs semaines par l’Arabie saoudite contre son petit voisin qatari a des allures de David contre Goliath. Largement déséquilibré, ce rapport de force n’en est pas moins révélateur de l’état d’esprit paranoïaque des princes de Riyad. Dernier exemple en date : un grossier montage vidéo censé démontrer le plan machiavélique des Qataris pour faire disparaître de l’Histoire la monarchie des Saoud. Rien de moins.

 

Depuis le début du mois de juin, une vaste coalition de pays musulmans rassemblée autour de l’Arabie saoudite et des Émirats arabes unis impose un bras de fer diplomatique au Qatar. Motif officiel ? Le soutien de Doha à l’égard de nombreux groupes terroristes. Une accusation qui prête à sourire quand on sait qu’elle est émise par les Saoudiens. En réalité, c’est bien la diplomatie indépendante du Qatar qui est visée : sa proximité avec l’Iran, sa très influente chaîne de télévision Al-Jazeera et ses multiples contacts avec la Russie, la Chine et les pays occidentaux. Une diplomatie hyperactive, qui concurrence l’Arabie saoudite dans la région.

 

Depuis la fin de la tutelle britannique au Moyen-Orient dans les années 1970 et la révolution iranienne de 1979, Riyad s’est imposée comme « le parrain » des pays du Golfe. Pays le plus peuplé et le plus riche en hydrocarbures de la région, l’Arabie saoudite était aussi l’interlocuteur privilégié de Washington. Un statut à part, qui assurait sa mainmise sur les différents émirats qui l’entourent notamment au sein du Conseil de Coopération du Golfe créé au début des années 90. Depuis plusieurs semaines, les Saoudiens veulent mettre au pas le Qatar, trop arrogant et indépendant à leurs yeux.

 

Un conflit largement déséquilibré : démographiquement, le Qatar représente un peu moins de 3 millions d’habitants contre plus de 30 millions de Saoudiens. Économiquement, le PIB saoudien s’élève pour sa part à 753 milliards de dollars (2e réserve mondiale de pétrole), beaucoup plus important que le PIB qatari de 192 milliards de dollars. Sur le plan militaire enfin, les deux pays ne jouent absolument pas dans la même catégorie : avec un budget de 19,3 milliards de dollars destiné à ses forces armées, le Qatar ne peut pas rivaliser avec l’Arabie saoudite et ses 64 milliards de dollars réservés à ses troupes. Un différentiel qui s’en ressent au niveau des équipements et du nombre de soldats : l’armée qatarie compte 11 000 hommes, 92 chars d’assaut et à peine une centaine d’avions. Les forces saoudiennes quant à elles réunissent 230 000 hommes, plus de 1100 chars et 860 avions.

 

Quand on comptabilise les alliances et les soutiens des deux belligérants de cette crise, la comparaison ne s’équilibre pas, au contraire : le seul allié de taille du Qatar est la Turquie, quand les Saoudiens peuvent compter sur l’appui actif des Émirats ou de l’Égypte. Le rapport de force démographique, économique et militaire est très largement en défaveur du petit Qatar. Mais cette offensive saoudienne n’est-elle pas démesurée ? Que cache ce déploiement de forces pour menacer un pays moins grand que la Corse ?

 

Les Saoudiens en état de faiblesse

La monarchie saoudienne est un colosse aux pieds d’argile. Depuis plusieurs années, les difficultés s’amoncèlent dans le royaume et la chute des prix du baril menace les finances du pays. Après plusieurs décennies fastes, la croissance dévisse et l’Arabie saoudite est contrainte de se réformer en profondeur : au printemps 2016, le prince Mohammed ben Salmane annonçait son vaste plan « vision à l’horizon 2030 ». L’objectif des autorités saoudiennes est de dynamiser l’économie pour se libérer de la dépendance à l’égard du pétrole. Une politique désormais inévitable pour l’Arabie saoudite, mais qui risque de provoquer de graves crises dans le pays.

L’État-providence, omniprésent dans la vie des Saoudiens, assure la paix sociale dans un pays complexe et divisé. La baisse draconienne de toute forme de subventions, notamment de l’eau et de l’énergie pourrait faire exploser les prix à la consommation. La privatisation du système de santé et de l’Éducation est aussi envisagée. Sur le plan religieux, la monarchie risque de rentrer dans un conflit ouvert avec les puissantes autorités spirituelles du pays : pour stimuler le secteur marchand, le gouvernement souhaite améliorer l’entrée des femmes sur le marché du travail et réformer l’enseignement. Ce dernier, essentiellement religieux pour les Saoudiens, empêche de former massivement des individus qualifiés, les postes « productifs » étant bien souvent occupés par des étrangers. Autant de changements auxquels risquent de s’opposer les oulémas et les mouvements religieux les plus radicaux.

 

Les autorités saoudiennes savent donc que les prochaines années risquent d’être agitées. Dans ces conditions, elles craignent que les Qataris et leur puissant soft Power ne soient un facteur de déstabilisation. En accueillant sur leur sol et en donnant la parole sur Al-Jazeera à de nombreux opposants au régime saoudien, les Qataris peuvent mettre les Saoudiens en fâcheuse posture.

 

Le syndrome de la citadelle assiégée

 

Affaiblies, de plus en plus critiquées sur la scène internationale, les autorités saoudiennes sentent qu’elles perdent leur leadership dans la région. La montée en puissance de l’Iran, qui étend désormais son influence de Beyrouth à Bagdad en passant par Damas, accentue le sentiment d’encerclement du royaume par des pays hostiles.

 

Dans ce contexte difficile pour eux, les Saoudiens surestiment probablement la menace que représente réellement le turbulent petit émirat qatari. Victime collatérale de la paranoïa de Riyad, Doha subit les foudres d’un régime obsédé par sa propre fin. La publication par Al-Arabiya d’une vidéo YouTube est révélatrice de ce climat de suspicion généralisée des Saoudiens à l’égard de leurs voisins. Cette vidéo, apparue sur le web en 2014, daterait de 2008 et serait un enregistrement audio d’une conversation téléphonique entre Hamad Ben Khalifa Al Thani, l’ancien émir du Qatar, et Mouammar Kadhafi. On peut entendre dans l’enregistrement de multiples insultes et menaces à l’encontre de la famille Saoud. L’un des interlocuteurs promettrait même de les faire disparaître « avant douze ans ».

 

Cet « enregistrement », posté à l’origine sur le web par des Saoudiens et partagé il y a quelques semaines par une chaîne localisée aux émirats et financée par Riyad, paraît peu crédible. La presse internationale n’a d’ailleurs jamais pris au sérieux ces vidéos, ni en 2014 ni en 2017. La mauvaise qualité de l’enregistrement et la forte probabilité que cela soit une nouvelle « fake news » n’empêchent pas les Saoudiens de s’en servir comme un nouvel argument pour justifier leur blocus du Qatar.

 

Cette vidéo est néanmoins révélatrice de l’état d’esprit des autorités de Riyad, intiment persuadées que le petit émirat aurait juré la perte des Saoud. Acculé, mis en difficulté et affaibli, le régime tente de réagir. Ne pouvant s’en prendre frontalement au rival iranien, l’Arabie saoudite s’efforce de briser l’indépendance diplomatique de son concurrent qatari. Une montée des tensions inutile et dangereuse pour toute la région, face à un adversaire largement plus modeste économiquement et militairement.

 

 

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